Michaël Willems, ex-PDG de Pharmasimple, est cité dans l’ensemble des articles qui incriminent le fonds derrière Europlasma. Mais derrière ces portraits de victime, l’homme est soupçonné d’avoir détourné des millions d’euros dans des sociétés offshore.
Michael Willems, Président de Pharmasimple, lors de son entrée à la Bourse d’Euronext Growth. ©BoursedeParisTV
Le 27 mai 2025, l’Express publiait une enquête qui semblait directement s’inspirer du film Le Loup de Wallstreet. La journaliste Béatrice Mathieu y dépeint de jeunes financiers cyniques spéculant depuis leurs « bureaux climatisés » de Dubaï ou « au bord d’une piscine » aux Bahamas, qui « chasseraient » les petites sociétés côtées pour leur vendre un « produit financier hautement risqué » se révélant être une « Pyramide de Ponzi ». Leur stratégie ? Séduire les chefs d’entreprises en les noyant dans le luxe et le « tourbillon de l’argent facile », pendant qu’ils cèdent leurs titres comme au « Casino » au mépris de voir « le travail de toute une vie partir en fumée»…
Mais qu’est-ce qui a bien pu piquer l’Express de nous offrir un portrait aussi machiavélique d’un fonds d’investissement installé dans des paradis fiscaux ? L’Express qui, rappelons-le, était cité dans les Panama Pappers pour avoir lontemps été la propriété d’une holding off-shore grâce à un montage du cabinet Mossack-Fonseca. L’Express, dont l’ancien patron milliardaire Patrick Drahi est notoirement connu pour être un champion de l’évasion fiscale. Difficile de faire plus mal placé pour donner des leçons en matière d’éthique financière.
Europlasma et petits porteurs en colère
Béatrice Mathieu n’est pas la seule de ses confrères à avoir publié un article à charge contre Alpha Blue Ocean. Fondé par Pierre Vannineuse et Hugo Pingray, deux trentenaires d’origine franco-belge, ce family office s’est attiré l’attention de la presse pour être le partenaire financier d’Europlasma, le groupe qui a racheté les Forges de Tarbes et la Fonderie de Bretagne. Ces usines produisant des corps creux d’obus pour les canons CAESAR étaient menacées de liquidation judiciaire avant leur reprise. Mais si des inquiétudes pèsent toujours sur leur avenir, c’est surtout le profil « sulfureux » du fonds derrière leur rachats qui intéressent nos journalistes.
En cause : ABO est spécialisé dans les financements par obligations convertibles assorties de bons de souscription d’actions (OCABSA), un mécanisme légal qui consiste à verser de l’argent cash à une société cotée en échange de titres de dettes revendues sous forme d’actions en bénéficiant d’une décote.
Par ce moyen, une PME en difficulté qui n’a souvent plus accès au crédit bancaire, peut tirer à sa demande des tranches de trésorerie jusqu’à un montant maximum qu’elle n’aura généralement pas à rembourser. Cette souplesse a cependant un prix. Pour minimiser son exposition dans une entreprise économiquement fragile, l’investisseur en OCABSA va céder continuellement de nouvelles actions à chaque fois que la société tire une tranche de crédit, ce qui produit une forte pression baissière sur le cours de Bourse et un capital de plus en plus dilué à mesure que le financement s’opère. Résultat : certaines sociétés financées par ABO ont vu leurs actions perdre plus de 90% de leur valeur en seulement quelques mois.
Malgré les nombreuses mises en garde de l’Autorité des marchés financiers sur les effets dilutifs de ce modèle, beaucoup de petits porteurs s’estiment s’être fait léser dans une spirale qui les aurait conduits à racheter toujours plus d’actions pour compenser leur perte sans jamais voir le cours remonter. En réponse à cette colère, l’AMF oblige désormais les sociétés qui y ont recours à détailler ces risques de façon très explicite dans chacune de leurs annonces.
Mais c’est loin d’avoir suffi. En 2024, ABO a reçu une sanction de 3,5 millions d’euros pour des faits présumés de « manipulation de cours », dont le dossier est actuellement en appel. Avec un siège enregistré à Nassau, aux Bahamas, et des bureaux opérant à Dubaï, le fonds s’est retrouvé dans le viseur des députés LFI qui ont lancé une commission d’enquête sur la « prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs ».
Tous les ingrédients étaient donc réunis pour faire de ces jeunes financiers l’objet d’un « scandale ». Et pour cela, nos journalistes vont principalement compter sur le récit d’un homme qu’ils vont ériger en « lanceur d’alerte » : Michaël Willems.
L’affaire Pharmasimple
Le portrait que nous offre l’Express de cet entrepreneur belge, fondateur d’une société de vente en ligne de produits parapharmaceutiques qui a fait faillite il y a trois ans, pourrait tirer les larmes même aux coeurs les plus froids :
« D’autres ont tout perdu dans l’affaire. Derrière le bronzage, on devine les traits tirés. De sa fortune passée, il ne reste à Michael Willems que quelques miettes. Comptes bancaires bloqués. La belle villa en Espagne soldée. L’homme d’affaires vit retranché derrière les hauts murs de sa grande propriété, dans une banlieue huppée de Bruxelles. Des vases remplis de rhododendrons mauves égaient la table basse du salon d’été. Récemment, ce quadragénaire et sa femme ont embauché un agent de sécurité jour et nuit, un ancien parachutiste belge. Le couple a peur. »
Qu’est-il donc arrivé à ce pauvre homme pour tomber dans une situation aussi dramatique ? La journaliste s’appuie en fait sur le récit que Michaël Willems avait donné dans une vidéo publiée par le média La Bourse et La Vie, qui a beaucoup circulé sur les forums boursiers.
En 2021, alors que les négociations pour vendre la société n’aboutissaient plus, le PDG de Pharmasimple fait la rencontre de Pierre Vaninneuse et Hugo Pingray avec lesquels il signe très vite un premier financement de 10 millions d’euros en obligations convertibles. Cet apport ayant permis d’éponger les dettes qui menaçaient la survie de l’entreprise, Willems décide de passer à l’étape supérieure et signe un second contrat de 200 millions d’euros maximum étalés sur cinq ans, pour financer le rachat de plus de 125 pharmacies en Belgique. Mais après 14 officines achetées en crédit-vendeur, les mauvaises nouvelles s’enchaînent : d’abord la suspension du contrat pour cause d’un cours de Bourse aux abîmes, puis un prêt non-dilutif dont les tranches seront revues à la baisse lorsque ABO va émettre des doutes sur la gestion du PDG, des pharmacies qui ne sont plus payées, des relations qui tournent au conflit… jusqu’à l’aveu de faillite finalement, le 17 mai 2023.
Depuis, les deux parties se mènent la guerre devant les tribunaux de Bruxelles. Dans la vidéo de La Bourse et la Vie, Willems accuse les financiers d’ABO de lui avoir « spolié » ses titres et de pratiquer une « fraude » comparable à une « pyramide de Ponzi ». Il affirme que le fonds n’aurait « jamais eu d’argent » et utiliserait l’épargne des petits porteurs pour s’enrichir jusqu’à ce que le marché soit asséché, privant alors la société de ressources sur de « faux prétextes ».
Michaël Willems en interview à La Bourse et la vie, « Les dessous de la faillite de Pharmasimple. Hold-up sur l’épargne des Français » © Didier Testot
C’est ce narratif que Béatrice Mathieu reprendra de façon très résumée, en insistant surtout sur l’entreprise de « séduction » dont se dit victime le chef d’entreprise : les « voyages aux Bahamas », « les virées en yacht sur des îles désertes », « les dîners où l’on croise les héritiers de Glencore, Bacardi et même le fondateur de FTX » (un escroc cité non là par hasard…). Bref, Willems aurait perdu pied. Et la journaliste de conclure : « ABO accuse le patron d’avoir pioché dans la caisse pour près de 30 millions d’euros ». Problème: ce passage relève d’un pur mensonge par omission.
Une « victime » poursuivie pour une dette de 35 millions d’euros
Car ce n’est pas directement ABO qui accuse Willems d’avoir « pioché dans la caisse », mais les curateurs de faillite de Pharmasimple. En Belgique, les curateurs sont des mandataires indépendants désignés par le tribunal de l’entreprise pour examiner les comptes, inventorier les dettes et répartir les actifs aux créanciers. S’ils constatent des fautes de gestion, ils peuvent engager la responsabilité personnelle des dirigeants. C’est exactement ce qui s’est passé pour Michaël Willems, visé par une action en comblement de passif pour un montant de 35 millions d’euros, dont 26 millions € de dette (commissions comprises) à l’égard d’Alpha Blue Ocean.
Selon les curateurs, le PDG et son épouse Annabelle Thiry (co-fondatrice de Pharmasimple) auraient commis des « fautes graves et caractérisées », évoquant des rémunérations et dépenses excessives, une comptabilité non-probante ou encore un ensemble d’opérations à leur profit. La citation à comparaitre évoque notamment l’acquisition par Pharmasimple des officines détenues par le couple à des prix « manifestement surévalués », dont ils ont récupéré la propriété quelques jours avant l’aveu de faillite, sans rembourser les 2,3 millions d’euros qu’ils avaient perçus pour ces rachats. À cela s’ajoute le salaire de Willems (1,5 millions en 2022), des frais d’hôtels, restaurants, voiture de luxe et déplacements en jets privés, outre une panoplie de prestations de « conseil » dont la nécessité pose question pour une société en difficulté.
Cette information, connue des mois avant l’article de Béatrice Mathieu, n’apparaît curieusement dans aucune des publications qui prétendent dévoiler une enquête sur le « sulfureux » fonds vautour. Le récit de Willems n’a en effet pas seulement convaincu la rédactrice de l’Express : L’Informé, Ouest France, Le Point (pour ne citer qu’eux) vont chacun à leur tour rapporter le témoignage du « lanceur d’alerte ». Mais à l’exception du média belge le L-Post qui l’a révélé, nul ne fait mention de l’action initiée par les curateurs de faillite. Comme si la défiance naturelle envers la spéculation boursière avait poussé nos journalistes à faire l’impasse sur la plus élémentaire déontologie.
« Une position d’une schizophrénie assez exceptionnelle »
Cette omission est d’autant plus problématique que la plupart des allégations de Willems sont contredites par quantité de sources publiques. Si il y a bien des raisons légitimes de critiquer les OCABSA (qui existaient bien avant ABO), les opérations que l’entrepreneur qualifie de « fraude » sont décrites de manière transparente sur le site de l’AMF comme une « pratique parfaitement légale », tel que répondait récemment encore le secrétaire général de l’autorité devant la Commission d’enquête parlementaire. Il suffit d’ailleurs de lire d’anciens articles de la presse spécialisée (comme ici ou ici) pour constater que ce système de financement ne faisait pas une telle polémique avant la promotion de Willems.
Ironiquement, c’est le PDG lui-même qui défendait le mieux ce mécanisme dans ses interventions à l’époque des faits, en totale contradiction avec ce qu’il prétend dénoncer aujourd’hui. Dans une vidéo de mai 2022, on peut l’entendre répondre aux critiques « des petits porteurs qui ont l’impression d’être dilués » que c’était le meilleur moyen pour la société de « lever beaucoup plus d’argent », et que la cession de « nouvelles actions » permettait aux épargnants « d’acheter le projet ». Même lorsque que les tirages du second financement ont du être suspendus suite à une dilution excessive, Willems continuait d’opposer à ces reproches que les fonds investis étaient utilisés pour « acheter des actifs » (à l’inverse d’une Ponzi, donc), remerciant au passage ABO « sans qui, très honnêtement, [Pharmasimple] ne serait plus là ».
Découvrez notre enquête en vidéo sur la chaîne Youtube de Rechecking
« La position que fait maintenant Michaël Willems est d’une schizophrénie assez exceptionnelle » estime Me Guy Rulkin, l’avocat défendant d’anciens actionnaires majeurs de Pharmasimple. En effet, lorsque ses clients ont initié une action en justice pour demander le remboursement de leurs titres dévalués suite au second contrat d’ABO, Willems avait alors pris pleinement la défense de son partenaire financier, rejetant pendant les audiences les critiques que lui-même reprendra, quelques années plus tard, dans nos médias. Le Tribunal d’entreprise avait finalement statué en faveur du PDG, au motif que les demandeurs avaient été prévenus du risque dilutif en amont du contrat et que les fonds avaient permis jusqu’ici de « considérablement améliorer » les comptes de l’entreprise. « On pourrait dire que l’on a sacrifié les actionnaires historiques pour sauver la société », souligne ce jugement rendu en décembre 2022.
Cet argument est l’une des causes pour lesquelles les OCABSA sont tolérés, voire considérés comme utiles en dépit de leurs conséquences sur le cours de Bourse. Sauf que si l’entreprise ne se relève pas comme prévu, c’est la double peine pour ses actionnaires. D’où la responsabilité d’utiliser cet argent à bon escient. Et c’est justement ce qui pose problème dans le dossier Pharmasimple selon Me Rulkin, pour qui « les fonds ont été utilisés, en grande partie, à l’enrichissement de M. Willems ».
Le tourbillon de l’argent facile
Nombreux intervenants sur le forum Boursorama semblaient aussi partager cet avis. Il faut dire que le PDG de Pharmasimple est loin d’avoir eu toujours bonne réputation chez les petits porteurs qu’il dit désormais défendre. En 2019, Willems fut épinglé pour avoir vendu une quantité massive de ses titres juste après une communication positive au marché, entraînant une chute de l’action à une valeur réduite de moitié. A l’époque, le dirigeant s’était défendu d’une opération qui n’aurait eu « rien à avoir » avec la situation de la société, rejetant la responsabilité de cette décote sur de « fausses informations » diffusées sur les forums.
La FSMA a toutefois peu apprécié. Le 23 décembre dernier, l’autorité belge condamna Willems à une amende de 200 000 euros pour « opérations d’initiés » et « manipulation de cours ». D’après le compte-rendu de cette décision, le quadragénaire avait justifié cette vente de 2,5 millions d’euros d’actions « par le besoin […] de disposer des fonds à titres personnels ». Pour quelqu’un que l’ensemble de la presse nous dit être la victime malheureuse d’une « spoliation » de ses titres, voilà qui ne manque d’ironie…
Certes, la sanction indique que les fonds ont ensuite été réinjectés dans le capital de Pharmasimple. Sauf qu’en 2020, la pandémie du Covid19 fut l’occasion d’une autre opération profitable au PDG, mais beaucoup moins à son entreprise. Dans les comptes publiés, on apprend qu’un tiers des bénéfices sur les ventes de produits très demandés pendant la crise sanitaire ont été reversés à Willems et son épouse sous forme de commissions à leur sociétés liées. En conséquence, malgré un chiffre d’affaires qui s’était envolé, Pharmasimple avait clôturé son bilan sur un déficit de 1,5 milions d’euros, soit exactement le montant perçu par le couple de dirigeants cette année-là. De quoi susciter une nouvelle déception de la Bourse.
Extrait du rapport de gestion des comptes annuels de Pharmasimple pour l’exercice 2020.
Un an plus tard, Pharmasimple est contrainte de trouver un repreneur sous peine de déposer le bilan, avant de se tourner vers la solution ABO. Entre temps, le Directeur Financier de l’entreprise a remis sa démission en invoquant avoir été « trop souvent confrontés à des problèmes de gouvernance et de conflits d’intérêt ».
Ce qui n’a pas freiné les dépenses des dirigeants. Dès les premières tirages d’OCABSA, les administrateurs votent l’augmentation de leur rémunération, et valident la prise en charge des frais de jets privés du PDG, que ce dernier avait pris l’habitude d’utiliser pendant la pandémie. En parallèle, le couple s’offre via leur société holding une somptueuse villa à proximité de Bruxelles, ainsi qu’un modèle de Lamborghini que Willems désespérait d’acheter d’après ses propres posts sur Linkedin.
Des fonds détournés dans des sociétés écrans ?
Reste donc la principale question que nos journalistes ont contribué à soigneusement étouffer : à quoi ont servi les fonds pour lesquels on a « sacrifié » l’épargne des petits porteurs et actionnaires historiques de Pharmasimple ? Car s’il est indéniable que les financements d’ABO ont provoqué une dilution extrême de son capital, reste que la société a reçu en échange plus de 20 millions d’euros en cash qui devaient permettre, en théorie, de restructurer la société par l’acquisition de pharmacies. Or selon le décompte des curateurs, seul 5,6 millions d’euros ont été alloués aux rachats d’officines, dont la moitié pour celles de Willems et son épouse, tandis que les autres ont été résiliées six mois avant la faillite. Un tiers des pharmacies qui avaient été annoncées comme acquises n’ont même jamais été payées du tout.
Mais il y a peut-être plus grave. Depuis la diffusion de nos deux épisodes sur cette affaire, Rechecking a reçu de nouveaux documents et témoignages qui renforcent le soupçon que l’insolvabilité de Pharmasimple ait été volontairement organisée par Michaël Willems.
En effet, le PDG a créé secrètement une société aux Bahamas sous le nom de AM Pharmaceutical Holding plusieurs mois avant la faillite de Pharmasimple. Selon nos documents, cette société devait servir à reprendre le projet de développer un complexe de pharmacies en Belgique sans l’intermédiaire de Alpha Blue Ocean et ses exigences de contrôle. Coïncidence troublante : à partir du moment où AM Pharmaceutical Holding fut créée en janvier 2023, Pharmasimple a cessé de payer les crédits-vendeur des officines qu’elle était censée intégrer (à l’exception notable de celles de Willems et son épouse), tout en recevant encore un demi-million d’euros par mois d’ABO…
Extrait de l’Investor Deck de AM Pharmaceutical Holding, conçu en janvier 2023.
Lorsque l’aveu de faillite fut prononcé, Willems envisagea alors d’utiliser cette holding bahamienne pour « protéger [leur] patrimoine » avec son épouse à l’abri « des curateurs et d’ABO ». Plus tard, il proposera même de créer un « faux contrat » afin de blanchir un transfert de 6 millions de dollars dans cette société en provenance des fonds qu’il détenait dans une autre holding aux émirats.
On aura beau croire que les fonds spéculatifs sont peuplés de manipulateurs sans scrupule, voilà qui pose tout de même question pour un « lanceur d’alerte » qui a tout perdu. Encore fallait-il que nos médias mainstream traitent leurs sujets avec un peu plus de probité…
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