Rechecking

Le journalisme citoyen en veille.

Le sulfureux « lanceur d’alerte » contre Alpha Blue Ocean

Le sulfureux « lanceur d’alerte » contre Alpha Blue Ocean

Michaël Willems, ex-PDG de Pharmasimple, est cité dans l’ensemble des articles qui incriminent le fonds derrière Europlasma. Mais derrière ces portraits de victime, l’homme est soupçonné d’avoir détourné des millions d’euros dans des sociétés offshore.

Michael Willems, Président de Pharmasimple, lors de son entrée à la Bourse d’Euronext Growth. ©BoursedeParisTV

Le 27 mai 2025, l’Express publiait une enquête qui semblait directement s’inspirer du film Le Loup de Wallstreet. La journaliste Béatrice Mathieu y dépeint de jeunes financiers cyniques spéculant depuis leurs « bureaux climatisés » de Dubaï ou « au bord d’une piscine » aux Bahamas, qui « chasseraient » les petites sociétés côtées pour leur vendre un « produit financier hautement risqué » se révélant être une « Pyramide de Ponzi ». Leur stratégie ? Séduire les chefs d’entreprises en les noyant dans le luxe et le « tourbillon de l’argent facile », pendant qu’ils cèdent leurs titres comme au « Casino » au mépris de voir « le travail de toute une vie partir en fumée»…

Mais qu’est-ce qui a bien pu piquer l’Express de nous offrir un portrait aussi machiavélique d’un fonds d’investissement installé dans des paradis fiscaux ? L’Express qui, rappelons-le, était cité dans les Panama Pappers pour avoir lontemps été la propriété d’une holding off-shore grâce à un montage du cabinet Mossack-Fonseca. L’Express, dont l’ancien patron milliardaire Patrick Drahi est notoirement connu pour être un champion de l’évasion fiscale. Difficile de faire plus mal placé pour donner des leçons en matière d’éthique financière.

Europlasma et petits porteurs en colère

Béatrice Mathieu n’est pas la seule de ses confrères à avoir publié un article à charge contre Alpha Blue Ocean. Fondé par Pierre Vannineuse et Hugo Pingray, deux trentenaires d’origine franco-belge, ce family office s’est attiré l’attention de la presse pour être le partenaire financier d’Europlasma, le groupe qui a racheté les Forges de Tarbes et la Fonderie de Bretagne. Ces usines produisant des corps creux d’obus pour les canons CAESAR étaient menacées de liquidation judiciaire avant leur reprise. Mais si des inquiétudes pèsent toujours sur leur avenir, c’est surtout le profil « sulfureux » du fonds derrière leur rachats qui intéressent nos journalistes.

En cause : ABO est spécialisé dans les financements par obligations convertibles assorties de bons de souscription d’actions (OCABSA), un mécanisme légal qui consiste à verser de l’argent cash à une société cotée en échange de titres de dettes revendues sous forme d’actions en bénéficiant d’une décote.

Par ce moyen, une PME en difficulté qui n’a souvent plus accès au crédit bancaire, peut tirer à sa demande des tranches de trésorerie jusqu’à un montant maximum qu’elle n’aura généralement pas à rembourser. Cette souplesse a cependant un prix. Pour minimiser son exposition dans une entreprise économiquement fragile, l’investisseur en OCABSA va céder continuellement de nouvelles actions à chaque fois que la société tire une tranche de crédit, ce qui produit une forte pression baissière sur le cours de Bourse et un capital de plus en plus dilué à mesure que le financement s’opère. Résultat : certaines sociétés financées par ABO ont vu leurs actions perdre plus de 90% de leur valeur en seulement quelques mois.

Malgré les nombreuses mises en garde de l’Autorité des marchés financiers sur les effets dilutifs de ce modèle, beaucoup de petits porteurs s’estiment s’être fait léser dans une spirale qui les aurait conduits à racheter toujours plus d’actions pour compenser leur perte sans jamais voir le cours remonter. En réponse à cette colère, l’AMF oblige désormais les sociétés qui y ont recours à détailler ces risques de façon très explicite dans chacune de leurs annonces.

Mais c’est loin d’avoir suffi. En 2024, ABO a reçu une sanction de 3,5 millions d’euros pour des faits présumés de « manipulation de cours », dont le dossier est actuellement en appel. Avec un siège enregistré à Nassau, aux Bahamas, et des bureaux opérant à Dubaï, le fonds s’est retrouvé dans le viseur des députés LFI qui ont lancé une commission d’enquête sur la « prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs ».

Tous les ingrédients étaient donc réunis pour faire de ces jeunes financiers l’objet d’un « scandale ». Et pour cela, nos journalistes vont principalement compter sur le récit d’un homme qu’ils vont ériger en « lanceur d’alerte » : Michaël Willems.

L’affaire Pharmasimple

Le portrait que nous offre l’Express de cet entrepreneur belge, fondateur d’une société de vente en ligne de produits parapharmaceutiques qui a fait faillite il y a trois ans, pourrait tirer les larmes même aux coeurs les plus froids :

« D’autres ont tout perdu dans l’affaire. Derrière le bronzage, on devine les traits tirés. De sa fortune passée, il ne reste à Michael Willems que quelques miettes. Comptes bancaires bloqués. La belle villa en Espagne soldée. L’homme d’affaires vit retranché derrière les hauts murs de sa grande propriété, dans une banlieue huppée de Bruxelles. Des vases remplis de rhododendrons mauves égaient la table basse du salon d’été. Récemment, ce quadragénaire et sa femme ont embauché un agent de sécurité jour et nuit, un ancien parachutiste belge. Le couple a peur. »

Qu’est-il donc arrivé à ce pauvre homme pour tomber dans une situation aussi dramatique ? La journaliste s’appuie en fait sur le récit que Michaël Willems avait donné dans une vidéo publiée par le média La Bourse et La Vie, qui a beaucoup circulé sur les forums boursiers.

En 2021, alors que les négociations pour vendre la société n’aboutissaient plus, le PDG de Pharmasimple fait la rencontre de Pierre Vaninneuse et Hugo Pingray avec lesquels il signe très vite un premier financement de 10 millions d’euros en obligations convertibles. Cet apport ayant permis d’éponger les dettes qui menaçaient la survie de l’entreprise, Willems décide de passer à l’étape supérieure et signe un second contrat de 200 millions d’euros maximum étalés sur cinq ans, pour financer le rachat de plus de 125 pharmacies en Belgique. Mais après 14 officines achetées en crédit-vendeur, les mauvaises nouvelles s’enchaînent : d’abord la suspension du contrat pour cause d’un cours de Bourse aux abîmes, puis un prêt non-dilutif dont les tranches seront revues à la baisse lorsque ABO va émettre des doutes sur la gestion du PDG, des pharmacies qui ne sont plus payées, des relations qui tournent au conflit… jusqu’à l’aveu de faillite finalement, le 17 mai 2023.

Depuis, les deux parties se mènent la guerre devant les tribunaux de Bruxelles. Dans la vidéo de La Bourse et la Vie, Willems accuse les financiers d’ABO de lui avoir « spolié » ses titres et de pratiquer une « fraude » comparable à une « pyramide de Ponzi ». Il affirme que le fonds n’aurait « jamais eu d’argent » et utiliserait l’épargne des petits porteurs pour s’enrichir jusqu’à ce que le marché soit asséché, privant alors la société de ressources sur de « faux prétextes ».

Michaël Willems en interview à La Bourse et la vie, « Les dessous de la faillite de Pharmasimple. Hold-up sur l’épargne des Français » © Didier Testot

C’est ce narratif que Béatrice Mathieu reprendra de façon très résumée, en insistant surtout sur l’entreprise de « séduction » dont se dit victime le chef d’entreprise : les « voyages aux Bahamas », « les virées en yacht sur des îles désertes », « les dîners où l’on croise les héritiers de Glencore, Bacardi et même le fondateur de FTX » (un escroc cité non là par hasard…). Bref, Willems aurait perdu pied. Et la journaliste de conclure : « ABO accuse le patron d’avoir pioché dans la caisse pour près de 30 millions d’euros ». Problème: ce passage relève d’un pur mensonge par omission.

Une « victime » poursuivie pour une dette de 35 millions d’euros

Car ce n’est pas directement ABO qui accuse Willems d’avoir « pioché dans la caisse », mais les curateurs de faillite de Pharmasimple. En Belgique, les curateurs sont des mandataires indépendants désignés par le tribunal de l’entreprise pour examiner les comptes, inventorier les dettes et répartir les actifs aux créanciers. S’ils constatent des fautes de gestion, ils peuvent engager la responsabilité personnelle des dirigeants. C’est exactement ce qui s’est passé pour Michaël Willems, visé par une action en comblement de passif pour un montant de 35 millions d’euros, dont 26 millions € de dette (commissions comprises) à l’égard d’Alpha Blue Ocean.

Selon les curateurs, le PDG et son épouse Annabelle Thiry (co-fondatrice de Pharmasimple) auraient commis des « fautes graves et caractérisées », évoquant des rémunérations et dépenses excessives, une comptabilité non-probante ou encore un ensemble d’opérations à leur profit. La citation à comparaitre évoque notamment l’acquisition par Pharmasimple des officines détenues par le couple à des prix « manifestement surévalués », dont ils ont récupéré la propriété quelques jours avant l’aveu de faillite, sans rembourser les 2,3 millions d’euros qu’ils avaient perçus pour ces rachats. À cela s’ajoute le salaire de Willems (1,5 millions en 2022), des frais d’hôtels, restaurants, voiture de luxe et déplacements en jets privés, outre une panoplie de prestations de « conseil » dont la nécessité pose question pour une société en difficulté.

Cette information, connue des mois avant l’article de Béatrice Mathieu, n’apparaît curieusement dans aucune des publications qui prétendent dévoiler une enquête sur le « sulfureux » fonds vautour. Le récit de Willems n’a en effet pas seulement convaincu la rédactrice de l’Express : L’Informé, Ouest France, Le Point (pour ne citer qu’eux) vont chacun à leur tour rapporter le témoignage du « lanceur d’alerte ». Mais à l’exception du média belge le L-Post qui l’a révélé, nul ne fait mention de l’action initiée par les curateurs de faillite. Comme si la défiance naturelle envers la spéculation boursière avait poussé nos journalistes à faire l’impasse sur la plus élémentaire déontologie.

« Une position d’une schizophrénie assez exceptionnelle »

Cette omission est d’autant plus problématique que la plupart des allégations de Willems sont contredites par quantité de sources publiques. Si il y a bien des raisons légitimes de critiquer les OCABSA (qui existaient bien avant ABO), les opérations que l’entrepreneur qualifie de « fraude » sont décrites de manière transparente sur le site de l’AMF comme une  « pratique parfaitement légale », tel que répondait récemment encore le secrétaire général de l’autorité devant la Commission d’enquête parlementaire. Il suffit d’ailleurs de lire d’anciens articles de la presse spécialisée (comme ici ou ici) pour constater que ce système de financement ne faisait pas une telle polémique avant la promotion de Willems.

Ironiquement, c’est le PDG lui-même qui défendait le mieux ce mécanisme dans ses interventions à l’époque des faits, en totale contradiction avec ce qu’il prétend dénoncer aujourd’hui. Dans une vidéo de mai 2022, on peut l’entendre répondre aux critiques « des petits porteurs qui ont l’impression d’être dilués » que c’était le meilleur moyen pour la société de « lever beaucoup plus d’argent », et que la cession de « nouvelles actions » permettait aux épargnants « d’acheter le projet ». Même lorsque que les tirages du second financement ont du être suspendus suite à une dilution excessive, Willems continuait d’opposer à ces reproches que les fonds investis étaient utilisés pour « acheter des actifs » (à l’inverse d’une Ponzi, donc), remerciant au passage ABO « sans qui, très honnêtement, [Pharmasimple] ne serait plus là ».

Découvrez notre enquête en vidéo sur la chaîne Youtube de Rechecking

« La position que fait maintenant Michaël Willems est d’une schizophrénie assez exceptionnelle » estime Me Guy Rulkin, l’avocat défendant d’anciens actionnaires majeurs de Pharmasimple. En effet, lorsque ses clients ont initié une action en justice pour demander le remboursement de leurs titres dévalués suite au second contrat d’ABO, Willems avait alors pris pleinement la défense de son partenaire financier, rejetant pendant les audiences les critiques que lui-même reprendra, quelques années plus tard, dans nos médias. Le Tribunal d’entreprise avait finalement statué en faveur du PDG, au motif que les demandeurs avaient été prévenus du risque dilutif en amont du contrat et que les fonds avaient permis jusqu’ici de « considérablement améliorer » les comptes de l’entreprise. « On pourrait dire que l’on a sacrifié les actionnaires historiques pour sauver la société », souligne ce jugement rendu en décembre 2022.

Cet argument est l’une des causes pour lesquelles les OCABSA sont tolérés, voire considérés comme utiles en dépit de leurs conséquences sur le cours de Bourse. Sauf que si l’entreprise ne se relève pas comme prévu, c’est la double peine pour ses actionnaires. D’où la responsabilité d’utiliser cet argent à bon escient. Et c’est justement ce qui pose problème dans le dossier Pharmasimple selon Me Rulkin, pour qui « les fonds ont été utilisés, en grande partie, à l’enrichissement de M. Willems ».

Le tourbillon de l’argent facile

Nombreux intervenants sur le forum Boursorama semblaient aussi partager cet avis. Il faut dire que le PDG de Pharmasimple est loin d’avoir eu toujours bonne réputation chez les petits porteurs qu’il dit désormais défendre. En 2019, Willems fut épinglé pour avoir vendu une quantité massive de ses titres juste après une communication positive au marché, entraînant une chute de l’action à une valeur réduite de moitié. A l’époque, le dirigeant s’était défendu d’une opération qui n’aurait eu « rien à avoir » avec la situation de la société, rejetant la responsabilité de cette décote sur de « fausses informations » diffusées sur les forums.

La FSMA a toutefois peu apprécié. Le 23 décembre dernier, l’autorité belge condamna Willems à une amende de 200 000 euros pour « opérations d’initiés » et « manipulation de cours ». D’après le compte-rendu de cette décision, le quadragénaire avait justifié cette vente de 2,5 millions d’euros d’actions « par le besoin […] de disposer des fonds à titres personnels ». Pour quelqu’un que l’ensemble de la presse nous dit être la victime malheureuse d’une « spoliation » de ses titres, voilà qui ne manque d’ironie…

Certes, la sanction indique que les fonds ont ensuite été réinjectés dans le capital de Pharmasimple. Sauf qu’en 2020, la pandémie du Covid19 fut l’occasion d’une autre opération profitable au PDG, mais beaucoup moins à son entreprise. Dans les comptes publiés, on apprend qu’un tiers des bénéfices sur les ventes de produits très demandés pendant la crise sanitaire ont été reversés à Willems et son épouse sous forme de commissions à leur sociétés liées. En conséquence, malgré un chiffre d’affaires qui s’était envolé, Pharmasimple avait clôturé son bilan sur un déficit de 1,5 milions d’euros, soit exactement le montant perçu par le couple de dirigeants cette année-là. De quoi susciter une nouvelle déception de la Bourse.

Extrait du rapport de gestion des comptes annuels de Pharmasimple pour l’exercice 2020. 

Un an plus tard, Pharmasimple est contrainte de trouver un repreneur sous peine de déposer le bilan, avant de se tourner vers la solution ABO. Entre temps, le Directeur Financier de l’entreprise a remis sa démission en invoquant avoir été « trop souvent confrontés à des problèmes de gouvernance et de conflits d’intérêt ».

Ce qui n’a pas freiné les dépenses des dirigeants. Dès les premières tirages d’OCABSA, les administrateurs votent l’augmentation de leur rémunération, et valident la prise en charge des frais de jets privés du PDG, que ce dernier avait pris l’habitude d’utiliser pendant la pandémie. En parallèle, le couple s’offre via leur société holding une somptueuse villa à proximité de Bruxelles, ainsi qu’un modèle de Lamborghini que Willems désespérait d’acheter d’après ses propres posts sur Linkedin.

Des fonds détournés dans des sociétés écrans ?

Reste donc la principale question que nos journalistes ont contribué à soigneusement étouffer : à quoi ont servi les fonds pour lesquels on a « sacrifié » l’épargne des petits porteurs et actionnaires historiques de Pharmasimple ? Car s’il est indéniable que les financements d’ABO ont provoqué une dilution extrême de son capital, reste que la société a reçu en échange plus de 20 millions d’euros en cash qui devaient permettre, en théorie, de restructurer la société par l’acquisition de pharmacies. Or selon le décompte des curateurs, seul 5,6 millions d’euros ont été alloués aux rachats d’officines, dont la moitié pour celles de Willems et son épouse, tandis que les autres ont été résiliées six mois avant la faillite. Un tiers des pharmacies qui avaient été annoncées comme acquises n’ont même jamais été payées du tout.

Mais il y a peut-être plus grave. Depuis la diffusion de nos deux épisodes sur cette affaire, Rechecking a reçu de nouveaux documents et témoignages qui renforcent le soupçon que l’insolvabilité de Pharmasimple ait été volontairement organisée par Michaël Willems.

En effet, le PDG a créé secrètement une société aux Bahamas sous le nom de AM Pharmaceutical Holding plusieurs mois avant la faillite de Pharmasimple. Selon nos documents, cette société devait servir à reprendre le projet de développer un complexe de pharmacies en Belgique sans l’intermédiaire de Alpha Blue Ocean et ses exigences de contrôle. Coïncidence troublante : à partir du moment où AM Pharmaceutical Holding fut créée en janvier 2023, Pharmasimple a cessé de payer les crédits-vendeur des officines qu’elle était censée intégrer (à l’exception notable de celles de Willems et son épouse), tout en recevant encore un demi-million d’euros par mois d’ABO…

Extrait de l’Investor Deck de AM Pharmaceutical Holding, conçu en janvier 2023. 

Lorsque l’aveu de faillite fut prononcé, Willems envisagea alors d’utiliser cette holding bahamienne pour « protéger [leur] patrimoine » avec son épouse à l’abri « des curateurs et d’ABO ». Plus tard, il proposera même de créer un « faux contrat » afin de blanchir un transfert de 6 millions de dollars dans cette société en provenance des fonds qu’il détenait dans une autre holding aux émirats.

On aura beau croire que les fonds spéculatifs sont peuplés de manipulateurs sans scrupule, voilà qui pose tout de même question pour un « lanceur d’alerte » qui a tout perdu. Encore fallait-il que nos médias mainstream traitent leurs sujets avec un peu plus de probité…

À lire sur Rechecking :

Le business très lucratif de Conspiracy Watch

Sous couvert d’une pseudo-expertise, le média de Rudy Reichstadt se révèle surtout un outil de propagande macroniste payé sur fonds publics… Découvrez notre enquête

Le business très lucratif de Conspiracy Watch

Le business très lucratif de Conspiracy Watch

Le média fondé par Rudy Reichstadt s’attache depuis une dizaine d’années à épingler les « conspirationnistes » sur son site internet. Mais que cache cette ambition de vouloir ficher toutes sortes de personnalités au motif d’une expertise pseudo-scientifique autoproclamée ? Entre subventions publiques injustifiées et propagande macroniste, Rechecking a mené l’enquête. 

Par Amélie Ismaïli

Nos amis de Tocsin ont été contactés par Conspiracy Watch pour leur poser des questions sur leur financement et leur ligne éditoriale prétendument « d’extrême-droite ». C’est un vrai progrès de la part de nos complotologues qui jusqu’ici, ne faisaient jamais l’effort d’aller chercher le contradictoire pour composer leurs articles incendiaires. Informée par Clémence Houdiakova (rédactrice en chef de Tocsin) de cette étonnante précaution, nous en avons profité pour envoyer nous-même une série de questions en espérant qu’elles puissent nous aider à comprendre leurs méthodes éditoriales et leurs moyens de financement. Hélas, le journaliste Victor Mottin, contributeur du média anti-complotiste, n’a pas souhaité faire preuve de réciprocité. Si nos questions resteront donc sans réponse, notre enquête démontre que Conspiracy Watch prend souvent quelques arrangements avec la vérité.

 

 

1. Une influence disproportionnée au prétexte d’une « expertise » pseudo-scientifique

À lire nos médias de grands chemins où il intervient souvent, « l’expertise » de Rudy Reichstadt pour lutter contre le « fléau » du « complotisme » ne ferait aucun doute. Lui-même s’est félicité devant le Sénat  que son association bénéficie d’une légitimité « unanimement reconnue pour le sérieux de son action et la solidité de son travail ». Rudy Reichstadt n’a pourtant aucune qualification pour prétendre à cette autorité. Son expérience se limite à un diplôme de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, ainsi qu’une modeste carrière à la Mairie de Paris. D’autant que le thème dont il se dit « expert » n’existe pas en tant que discipline académique et suscite plutôt des réserves parmi les chercheurs. Le politologue Julien Giry, spécialiste des phénomènes de fausses rumeurs en ligne et maître de conférences à l’Université de Tours, estime que les « complotologues » médiatiques comme Rudy Reichstadt ont « confisqué l’expertise avec un discours de catastrophisation fondé sur du prêt-à-penser, sans aucune base empirique, alors que leurs positions sont marginales dans le champ universitaire » (Marianne, 2021). Les chercheurs Coralie Le Caroff et Mathieu Foulot soulignent que « la littérature scientifique concernant le complotisme est assez limitée et ne permet pas d’accéder aux modalités concrètes de production et de réception des discours conspirationnistes », se révélant « rapidement (…) une catégorie fourre-tout » (1). Même du côté des scientifiques partisans de la lutte contre le « complotisme », à l’instar de Sébastien Dieguez et Sylvain Delouvée, on admet qu’on « ne sait pas exactement en quoi il consiste, ce que peut bien être sa “structure monologique” (…). Il n’existe pas à ce jour de “théorie” psychologique définitive et consensuelle du complotiste » (2).

Autrement dit, « l’expertise » dont se réclame Rudy Reichstadt a tous les aspects d’une pseudo-science, c’est-à-dire une doctrine utilisée comme argument d’autorité sans reposer sur aucun critère de scientificité. Chose assez ironique pour quelqu’un qui se dit être un disciple de Karl Popper. D’ailleurs, lorsque Conspiracy Watch s’est exercé à produire un sondage pour la Fondation Jean-Jaurès, sondage qui affirmait que « huit Français sur dix [seraient] complotistes », même la presse n’a pas pu ignorer les énormes biais méthodologiques ayant permis d’arriver à ce résultat délirant. Et pour cause : beaucoup de sondés ne connaissaient même pas la « théorie » sur laquelle on leur a demandé de se prononcer !

Conférence de Rudy Reichstadft au Conservatoire des Arts et Métiers (CNAM), Paris, 29 octobre 2019.

     

Mais l’avantage de s’autoproclamer « expert » d’une discipline qu’on invente, c’est de s’offrir les garanties d’en avoir le monopole. Un monopole qui a permis à Rudy Reichstadt d’être très souvent sollicité au sommet de l’Etat. Comme l’a rapporté le journaliste Laurent Dauré pour Blast, Rudy Reichstadt a été « sollicité » dans pas moins d’une dizaine d’institutions publiques (Service d’information du gouvernement (SIG), le ministère de l’Éducation nationale, le ministère de l’Intérieur,  Conseil national du numérique, la Miviludes, la Dilcrah, le Cnam…). Outre sa participation au rapport de la Commission Bronner sur les « Lumières à l’ère numérique » rédigé à la demande du Président Macron, il prodigue également depuis 2020 des formations auprès des agents de l’Unité de contre-discours républicain (UCDR) intégrée au SG-CIPDR (Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, à l’origine de l’appel à projet « Fonds Marianne ») et fait partie des membres de l’Observatoire de la haine en ligne de l’ARCOM. On sait aussi que Conspiracy Watch intervient dans les politiques de régulation directement auprès des plateformes des réseaux sociaux. En 2019, la directrice des affaires publiques de Twitter France (avant le rachat d’Elon Musk) témoignait devant une commission d’enquête à l’Assemblée Nationale que ses équipes travaillaient « avec des associations comme celle de Rudy Reichstadt », leur faisant bénéficier en échange de « publicité à titre gracieux ». Même témoignage de la part du Directeur de Tik Tok France, qui reconnait lors d’une réunion de débat public que Conspiracy Watch les aide à « débusquer les conspirations et supprimer les contenus afférents ». Au vue de la manière très subjective qu’ont nos complotologues pour désigner un « discours conspirationniste », marquée d’un biais politique manifeste (nous le verrons plus loin), on ne peut écarter qu’une telle influence ait pu conduire à la censure d’opinions diffusées en ligne qui n’avaient strictement rien d’illégales. 

2. Une perfusion d’argent public pour des motifs parfois inexistant 

Mais cette influence, au-delà d’être problématique, semble aussi être un formidable moyen de profiter des largesses de l’État et de ses deniers publics. D’après les données disponibles jusqu’en 2022 sur le site budget.gouv.fr (3), l’Observatoire du conspirationnisme perçoit une diversité de subventions annuelles pour des motifs qui suscitent l’interrogation. 30 000 euros leur sont versés chaque année depuis 2017 par la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH) pour la production de leur émission sur YouTube « Les Déconspirateurs », dont l’audience dépasse rarement quelques milliers de vues. Le SG-CIPDR participe aussi au financement de Conspiracy Watch à hauteur de 30 000 euros en moyenne dès 2019, subvention qui sera doublée à l’occasion du Fonds Marianne pour s’élever à plus de 60 000 euros versés tous les ans depuis 2021. L’association a également reçu à au moins deux reprises (2019 et 2021) une subvention de 20 000 euros au titre des « politiques d’EAC » (Éducation artistique et culturelle) pilotées par le ministère de la Culture.

Plus étrange encore, Conspiracy Watch a bénéficié de subventions de 15 000 € en 2020, de 30 000 € en 2021 et en 2022 (soit un total de 75 000 €), toutes versées au seul motif d’« accompagner l’organisation d’un concours international de dessin de presse contre le conspirationnisme et le négationnisme ». Problème : si un tel concours semble avoir été organisé en 2020, on n’en retrouve pas la moindre trace les deux années suivantes, alors que la dotation versée ces années-là a été le double du montant initial. D’autant plus que les lauréats de cet unique concours en 2020 ont reçu des prix pour un montant total de 7 000 €, remis discrètement lors d’un événement à huis clos dans le contexte des restrictions sanitaires.

A ces subventions régulières s’ajoutent une panoplie de « prestations » facturées par l’association et d’autres « soutiens » à des projets sur lesquels nous n’aurons aucun détail, pour des montants qui varient entre 400 et 4700 euros. Au total, si on s’appuie sur les dernières données disponibles pour l’année 2022, l’association de Rudy Reichstadt bénéficie d’au moins 130 000 euros chaque année de financement public, dans la plus totale opacité. Une somme légèrement supérieure à ce que Rudy Reichstadt déclarait lors de la commission d’enquête du Sénat sur le Fonds Marianne : devant les rapporteurs, il assurait ainsi que la part de financement public se limitait à 50% du budget général de l’association, budget qu’il évalue à « 230 000 euros environ ». Or 130 000 sur 230 000, c’est un peu plus que la moitié. À moins que le budget général de Conspiracy Watch soit plus important que l’estimation donnée… Il faut dire que ce ne serait pas la première fois que Rudy Reichstadt mente sur les financements qu’il reçoit du contribuable. En 2019, dans une intervention sur Europe 1, un présentateur radio lui demandait sur un ton d’humour s’il « n’était pas payé par le gouvernement pour affirmer que les français adhèrent de plus en plus aux théories complotistes » ; réponse de l’intéressé : « il est pas sûr que ce soit dans l’intérêt du gouvernement d’abord… et ensuite c’est pas le cas ». On imagine pourtant très bien l’intérêt qu’aurait le gouvernement à financer un média qui discrédite ses opposants politiques (comme Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen) en prenant la défense du Président. 

Mais surtout,  jusqu’en 2022, la page « Soutenez-nous » de Conspiracy Watch présentait faussement ne bénéficier « d’aucune subvention de l’Etat ». Un mensonge grossier démontré par notre confrère Greg Tabibian, qui a contraint la rédaction à modifier cette page pour intégrer un paragraphe qui fait la part belle aux circonvolutions : « si l’association éditrice de Conspiracy Watch bénéficie de co-financements publics sur certaines actions revêtant une dimension d’intérêt général […] elle ne bénéficie pas de co-financement concernant l’essentiel de son fonctionnement courant ou son activité de service de presse en ligne […]. Ces aides financières ne sont en outre sollicitées qu’au cas par cas et sans garantie de régularité dans le temps ». On serait bien curieux de connaître quelles sont précisément ces « actions » pour lesquelles Conspiracy Watch bénéficie de ces aides financières qui sont pour l’essentiel renouvelées chaque année.

Archive de la page de « Soutien » de Conspiracy Watch avant modification.

 

3. Une impunité surprenante dans le scandale du « Fonds Marianne ». 

Le plus étonnant reste qu’en dépit de toutes ces subventions injustifiées au prétexte d’une « expertise » plus que contestable, Conspiracy Watch semble être totalement épargné d’une quelconque remise en cause par les autorités. Le scandale du Fonds Marianne en est probablement l’exemple le plus criant. En effet, ni la presse, ni les rapports menés par la Commission d’enquête du Sénat et l’Inspection générale de l’administration n’ont émis de charges explicites contre l’association de Rudy Reichstadt. Ce que ce dernier répète allègrement dès qu’il s’agit de questionner son rôle dans cette affaire. Pourtant, ce blanc-seing mériterait de soulever quelques doutes. En effet, comme nous l’avions montré dans notre précédente enquête, les principaux contributeurs de Conspiracy Watch (Rudy Reichstadt, Tristan Mendès France et Valérie Igounet) interviennent dans les contenus produits par au moins trois autres bénéficiaires du Fonds Marianne : la LICRA (95 000 € du Fonds Marianne), 2P2L (20 000 €) et SPICEE (70 000 €). En supposant que ces prestations aient été payées avec l’argent perçu par chacune de ces autres associations lauréates, la part du budget issu du Fonds Marianne dont a bénéficié Rudy Reichstadt et ses associés serait donc bien supérieure aux 60 000 € annoncés pour Conspiracy Watch. De plus, d’autres bénéficiaires ont également fait la promotion du média dans leurs propres contenus, à l’instar de Fraternité Générale, Génération Numérique et Bibliothèques Sans Frontières. Enfin, l’Institute for Strategic Dialogue (80 000€ du Fonds Marianne) figurait comme co-financeur du projet « Ripost », porté par Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France, un an avant d’avoir été sélectionné dans l’appel à projets du Fonds Marianne. Un partenariat tellement solide que Sacha Morinière, analyste pour ce think tank qui s’avère être un énième représentant du soft power américain, est devenue rédactrice permanente pour la version anglophone de Conspiracy Watch. Ainsi, si l’on additionne les subventions versées à des organismes collaborant de manière avérée avec Rudy Reichstadt, on arrive à un total de 325 000 € de projets financés par le Fonds Marianne. Et ce, alors même que Conspiracy Watch n’a publié aucun contenu original qui traite du thème du radicalisme islamique à l’origine de  l’assassinat barbare de Samuel Paty. 

      

Page de présentation du projet « SAPIO » porté par la LICRA, financé par le Fonds Marianne pour 95000€.

Et ce n’est pas tout. Il est très surprenant que Conspiracy Watch n’ait nullement été inquiété par les accusations entourant le Fonds Marianne sur le financement de contenu politique qui critique des opposants à Emmanuel Macron en période électorale, accusation portée spécifiquement par Mediapart contre l’association Reconstruire le commun.

Or pour ce qui concerne Reconstruire le commun, cette accusation se révèlera pour partie mensongère : aucun contenu critiquant des personnalités politiques n’a été publié par cette association pendant la période des élections présidentielles, contrairement aux allégations de Mediapart. Allégations d’autant plus fallacieuses que l’administration du CIPDR lui avait reproché, non pas d’avoir publié des « contenus à l’encontre d’opposants d’Emmanuel Macron », mais au contraire d’avoir diffusé des critiques particulièrement acerbes envers des membres du Gouvernement (qualifié « d’autoritaire », de « parti unique » ou « d’extrême-centre ») notamment une vidéo qui fustige la politique sanitaire d’Emmanuel Macron, ou encore une tirade humoristique dans laquelle Olivier Véran est comparé à « la poupée de Jeff Panacloc [qui n’a pas] de volonté propre ni l’initiative de ses paroles ». Le journal de Edwy Plenel a donc ouvertement menti en prétendant que ces contenus ont « égratigné à peine le chef de l’Etat ».

Mais a contrario, cette accusation aurait été parfaitement justifiée dans le cas de Conspiracy Watch. Le média « anti-complotiste » a publié de nombreux contenus critiquant des adversaires d’Emmanuel Macron tout en prenant la défense du Président pendant la période éléctorale, présidentielle et législative. Dans une vidéo des Déconspirateurs datant du 27 mars 2022  (deux semaines avant le scrutin présidentielle), le complotologue s’insurgeait d’un soi-disant « procès en illégitimité » fait à Emmanuel Macron par plusieurs candidats, phénomène qu’il qualifie « d’inquiétant » car le président serait selon lui « le mieux élu de toute la cinquième république ». Le même jour, un sondage de Conspiracy Watch présentait que les « complotistes » seraient « surreprésentés chez les sympathisants de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon ». Le 3 avril (soit une semaine avant le premier tour des présidentielles), une édition de Conspiracy News présente l’affaire McKinsey comme une « fausse » affaire instrumentalisée par des « complotistes » car le cabinet serait, selon eux, le « coupable idéal […] des ennemis de la démocratie occidentale ». Le 5 avril 2022 encore, à cinq jours du scrutin, Conspiracy Watch publie un article affirmant que les « amis russes » de Jean-Luc Mélenchon se seraient « compromis, à des degrés divers, avec la rhétorique nationaliste et complotiste du Kremlin », faisant soupçonner le candidat de la France Insoumise d’être un sympathisant du régime de Vladimir Poutine. Enfin le 14 juin 2022, entre les deux tours des élections législatives, Conspiracy Watch publie un long article qui associe plusieurs députés du RN et de la NUPES, dont certains sont encore dans la course électorale, à des figures complotistes, antisémites, voire négationnistes. Sous le titre « Législatives 2022 : ces députés auxquels vous avez échappé… et les autres ! », ce pamphlet est une véritable croisade contre les principaux partis de l’opposition au parti présidentiel, sans émettre la moindre critique envers un candidat LREM. 

        

 

Ces contenus contrastent pourtant fortement avec ceux publiés par Reconstruire le commun à la même période, qui leur a valu d’être la cible de la presse et de l’enquête de la Commission sénatoriale. Le mensonge du journal d’investigation est d’autant moins pardonnable qu’à l’époque de la campagne présidentielle de 2017, Conspiracy Watch avait lancé une lourde charge contre Mediapart pour avoir produit une vidéo « aux relents complotistes » qui « entonnait les sirènes de la démagogie populiste la plus crasse » en critiquant Emmanuel Macron !

Si commme les journalistes l’affirmaient , « utiliser des moyens publics pour influencer le résultat d’un scrutin est, en théorie, rigoureusement interdit »comment expliquer qu’ils aient pu ignorer les contenus davantage problématiques d’une autre association qui les avait rudement attaqués, en ayant eu accès à la liste de l’ensemble des lauréats du Fonds Marianne ? Pourquoi calomnier Reconstruire le commun quand il n’était pas nécessaire de mentir dans le cas de Conspiracy Watch ? Se pourrait-il qu’il y ait eu une « consigne » pour n’enquêter que sur deux bénéficiaires, protégeant Monsieur Reichstadt de toute polémique en lien avec ses services rendus au sommet de l’État ? On se doute qu’une telle question sera aussitôt qualifiée de « complotiste » à défaut d’en obtenir une réponse. 

4. Une mission de propagande politique au service d’Emmanuel Macron. 

Ces exemples de contenus produits par Conspiracy Watch pendant la campagne électorale sont cependant loin d’être les seuls à refléter un biais partisan manifeste envers Emmanuel Macron. Rudy Reichstadt d’ailleurs, ne s’en cache pas vraiment : il a voté pour lui aux deux dernières présidentielles. Au point qu’on en vient à se demander si la dénonciation de « complotisme » n’aurait pas d’abord pour but de dénigrer les opinions qui s’opposent à la politique du gouvernement. C’est manifestement le seul trait commun aux personnalités dénoncées sur son blog. En dehors des partis du centre Macron-compatible, tout le spectre politique y passe : de Jean-Luc Mélenchon aux leaders du Rassemblement National, des Gilets Jaunes aux souverainistes (Florian Philippot, François Asselineau, ou encore Georges Kuzmanovic), de Usul à Fdesouche en passant par Aude Lancelin Il n’est pas bien difficile d’en conclure que le « complotisme »  réside  avant-tout dans la contestation du pouvoir en place. 

     

Ainsi, les personnes qui soupçonnent la corruption au sein de l’exécutif se retrouvent disqualifiées au même titre que les antisémites. Rudy Reichstadt l’assume : il considère qu’il n’y a pas de « bon complotisme » car « les théories du complot qui mettent en accusation les puissants, les multinationales, les services secrets, ect » relèveraient du même « glissement » que les croyances « platistes », « racistes ou antisémites » (Conférence au CNAM). Pourtant, le complotologue se révèle pour le moins indulgent lorsqu’une théorie du complot émana directement du chef de l’État : dans l’affaire Benalla, Emmanuel Macron avait en effet accusé ses opposants d’avoir organisé un « coup monté » contre lui sans la moindre preuve, ce que Rudy Reichstadt estima être une « hypothèse moins absurde que d’autres ». Une indulgence qu’il ne réserve curieusement pas à ses opposants, comme lorsque Jean-Luc Mélenchon qualifiait « d’opération de police politique » la perquisition de son domicile en 2018 ; là, Conspiracy Watch n’hésitait pas à parler d’ « accusations aventureuses nimbées de complotisme ». Je m’étonne aussi personnellement que l’utilisation de la formule « Etat profond » dans certains de mes tweets passés ait pu faire de moi une « figure montante de la complosphère » selon le blog de Rudy Reichstadt, quand la même formule prononcée par le chef de l’Etat ne fasse l’objet d’aucune mention sur Conspiracy Watch…

Ce parti-pris manifeste n’est toutefois pas sans risque. Le fait que le Ministère de l’intérieur se mette à recruter des « responsables complotisme » témoigne de l’influence grandissante de Rudy Reichstadt sur les politiques publiques. De quoi inquiéter que ce qu’il désigne comme une « menace » ne finisse par convaincre de prendre des mesures contre des opinions qui ont pourtant pleinement leur place dans un débat démocratique.

   

5. Mensonges, contradictions et victimisation 

Tous ces éléments sont de nature à contredire la promesse de Conspiracy Watch de travailler dans un « esprit de totale indépendance » qui ferait toujours preuve de « rigueur, délicatesse et sens de la nuance ». Pour la « rigueur » scientifique, on repassera, tant Rudy Reichstadt peine à définir le « conspirationnisme » sans se noyer dans ses propres contradictions. Lorsque, dans un séminaire de la Règle du Jeu en 2012, on lui demande ce qui distingue un discours « conspirationniste » d’une saine « vigilance citoyenne », le complotologue répondait que c’est une « question de méthode » qui consiste à « toujours se poser la question de la vraisemblance de ce qu’on nous propose ». Or quelques années plus tard sur France Inter, il dit tout l’inverse : « il n’y a pas de lien entre la vérité et le fait qu’une information soit convaincante » expliquait-il pour interpréter le « succès » du « complotisme »  . 

Le principe de vérité ne semble toutefois pas davantage guider la ligne éditoriale de Conspiracy Watch. En mars 2020, le média avait fait grand bruit en publiant un autre de leur sondage qui alléguait qu’un quart des Français « pensent (à tort) que le Covid-19 est provoqué par un virus fabriqué en laboratoire, soit intentionnellement, soit accidentellement », les deux thèses (intentionnelle ou accidentelle) étant alors indifféremment qualifiées sur le site de « théorie du complot » infondée. Tous les fact-checkers, notamment Julien Pain, avaient relayé cette statistique sur ce qui était alors présenté comme une « fausse information ». Evidemment, il était aussi question de montrer que ce sont les partisans des « extrêmes » (RN et LFI) qui seraient les plus sensibles à cette thèse – ou plutôt « cette croyance complotiste » comme le prétendait Conspiracy Watch. Mais voilà qu’au bout d’un certains temps, cette hypothèse est finalement prise au sérieux par la communauté scientifique, y compris l’OMS. Loin de s’excuser d’avoir jeté le discrédit sur une opinion tout à fait recevable, Rudy Reichstadt plonge de nouveau dans le mensonge avec une bonne dose de mauvaise foi : « l’idée que le Covid-19 aurait été le fruit d’expériences de gains de fonction menées en laboratoire sur un coronavirus naturel et s’en serait échappé accidentellement ne me paraît ni complotiste ni absurde » déclara-t-il en 2021, en contradiction complète avec le sondage auquel il avait participé 1 an plus tôt. 

      

       

Reste qu’en disant tout et son contraire sur ce qui conviendrait de ranger derrière le mot « complotisme », Rudy Reichstadt échoue à démontrer une quelconque « autorité » qui justifierait son influence au sein de l’État, pas plus que n’est justifié tous ces financements publics en pleine crise budgétaire. Contre ceux qui s’indignent de son entreprise de fichage politique fondée sur un parti-pris évident et une scientificité absente, le fondateur de Conspiracy Watch ne semble avoir d’autre réponse qu’un discours de victimisation. Il en d’ailleurs consacré un livre (4) et se plaint du « harcèlement » qu’il dit subir à chaque fois qu’il lui en est donné l’occasion de parler dans les médias, c’est à dire très souvent. La moindre critique fondée sur des faits lui provoque une réaction outrée comme si elle participait d’une menace de mort. Il reprocha même à Check-news d’avoir osé respecter la Charte de Munich (chose assez rare pour être soulignée) en corroborant certains éléments qui suscitent l’interrogation sur son rôle dans l’affaire du Fonds Marianne. En s’abstenant de répondre à la question de savoir s’il en aurait « indument bénéficié », les fact-checkers de Libération se voient reprocher d’avoir donné raison à « des gens qui rêvent littéralement de danser sur [sa] tombe », rien de moins.

Finalement, on serait tenté de croire que le statut de victime « d’un lynchage ignoble » figure un joker bien pratique quand on préfère éviter de répondre aux questions qui dérangent.

________________________________

(1) C. Le Caroff, M. Foulot, « L’adhésion au « complotisme » saisie à partir du commentaire sur Facebook », Question de communication, 35, 2019. -> https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.19405

(2) Sébastien Dieguez, Sylvain Delouvée, Le complotisme. Cognition, culture société, Bruxelles, Mardaga, 2021, pages 184 et 244. 

(3) Les données sont issues des dossiers « Jaunes Budgétaire » / « Effort financier de l’Etat en faveur des associations » (exercice 2020, 2021, 2022 et 2023)

(4) Rudy Reichstadt, Au coeur du complot, Grasset, 2023. 

*Mise à jour au 13.03.2025 : modification du texte de la 3ème section (contenus de Reconstruire le commun / contenus de Conspiracy Watch), modifications de la mise en page, ajout de caractères gras, ajouts et modifications d’image (+légende), correction stylistique.

*Mise à jour au 18.03.2025 : la citation de l’article de Laurent Dauré était erronée, elle a été donc modifiée (« conseiller » -> « sollicité »). 

Le « Fonds Marianne » a-t-il servi à financer des officines de propagande proches du pouvoir ?

Le « Fonds Marianne » a-t-il servi à financer des officines de propagande proches du pouvoir ?

Nul doute que ce titre accrocheur conduira ces mêmes officines à nous prodiguer le sobriquet fourre-tout de « complotisme ». Pourtant, les révélations de cette enquête sur le Fonds Marianne prouvent que de nombreux éléments ont été – volontairement ou pas, telle est la question – passés sous silence par la presse subventionnée, au risque de mettre à mal une doxa soigneusement protégée par la cooptation des élites journalistiques. Et si le fonds de « lutte contre le séparatisme et le complotisme » en réponse à l’effroyable assassinat du professeur Samuel Paty avait servi de prétexte pour financer d’obscures agences de propagande destinées à promouvoir la censure d’opinion politique qui dérange le pouvoir en place ?

Résumé. Selon les enquêtes de plusieurs organes de presse (Mediapart, Libération, France Télévisions et Marianne), le « Fonds Marianne » aurait pu être détourné au profit d’associations à l’origine de campagnes de dénigrement contre des opposants à Emmanuel Macron. Plusieurs associations bénéficiaires ont été épinglées pour avoir à la fois rémunéré des activistes proches du Printemps républicain (à l’instar de Mohamed Sifaoui) avec des montants injustifiés, mais aussi financé la production de vidéos critiquant ouvertement des personnalités politiques de gauche (Mathilde Panot et Anne Hidalgo en tête) en pleine période électorale. De nombreux soupçons pèsent ainsi sur ce fonds créé en réponse à l’effroyable assassinat du professeur Samuel Paty sous couvert de lutter contre le « séparatisme », suffisamment pour engager une commission d’enquête parlementaire au Sénat afin de faire la lumière sur une répartition particulièrement obscure.  Mais si la presse subventionnée ne semble s’intéresser qu’à seulement deux des dix-sept organismes bénéficiaires révélés par le service Check-News de Libération, le journalisme citoyen s’est intéressé de plus près à ces 15 autres associations présentées comme ne semblant « pas poser problème » d’après le sénateur Claude Reynal. Difficile, en réalité, d’adhérer à ce constat sous forme de « circulez, il y a rien à voir » quand on observe les liens obscurs de plusieurs de ces officines avec des institutions qui, au contraire de leurs objectifs apparents, n’ont rien de politiquement neutre. 

PARTIE 1 : La promotion de Conspiracy Watch et de ses trois bénéficiaires par de l’argent public. 

 

Capture de l’émission #18 de « Les Déconspirateurs », sur la chaîne Youtube de Conspiracy Watch.

En pleine promotion de son nouvel essai, Au cœur du complot -lequel, malgré une intense couverture médiatique, ne parvient toujours pas à concurrencer les livres « complotistes » qu’il s’était entrepris de fustiger sans jamais aborder leurs contenus(1) – Rudy Reichstadt a dû de nouveau affronter les foudres de ses opposants sur les réseaux sociaux depuis que Check-News a listé son média parmi les bénéficiaires du Fonds créé en mémoire à Samuel Paty, avec une généreuse subvention de 60 000 euros. Il faut dire que depuis qu’il dédia son combat au « fichage » de personnalités aux opinions divergentes des siennes, souvent par un ensemble d’amalgames et d’étiquettes fourre-tout, l’essayiste a vu s’accumuler au fil des années les commentaires les plus virulents à chaque publication sur son compte Twitter. Un harcèlement dont il se glorifie en guise d’argument publicitaire pour son ouvrage, sans faire l’économie d’une certaine victimisation. Ce complexe de « martyre héroïque » se nourrit de ses accusations d’antisémitisme dont il qualifie quasi-systématiquement ses adversaires ; pourtant, les critiques qu’il reçoit sont loin de n’émaner que des identitaires radicaux. En 2019, un article de l’hebdomadaire Marianne pointait ses (trop) nombreuses « contradictions » à travers « un filtre politique militant », pouvant rendre sa lutte « contre-productive ». Du côté des partisans de gauche, l’association Acrimed dédiée à la critique des médias l’accuse ironiquement d’avoir lui-même propagé une « théorie du complot » sans fondement autour du « Russiagate » (2) ; tandis que le Monde Diplomatique le décrivit comme un homme adoubé par la presse mainstream « qui n’a pourtant rien d’un chercheur » et n’aimant ni « les critiques », ni « ce qui lui paraît trop à gauche ». Présenté régulièrement comme un « politologue » qu’aucun diplôme ne semble justifier, celui que Marlène Schiappa estime bénéficier d’une « réputation sans équivoque » apparaît en réalité souffrir d’un biais politique proche de la Fondation Jean Jaurès dont il est issu, un think tank réputé pour être proche du parti d’Emmanuel Macron. Ce qui fait de Conspiracy Watch une organisation non « politiquement neutre », à l’instar des deux premiers bénéficiaires qui ont fomenté ce scandale. 

Une subvention doublée

Mais au-delà de ce défaut de neutralité, les conditions d’attribution de cette subvention d’argent public manquent d’avoir été remplies par le média de Rudy Reichstadt, au regard des documents analysés par Check-News. D’une part, aucun contenu du projet « RiPOST » pour lequel elle fut spécifiquement attribuée ne semble avoir été créé pour la cible des « 12-25 ans » alors qu’il s’agit de l’un des principaux critères d’éligibilité (3). D’autre part, bien que ce fonds fut initialement présenté sous couvert de combattre le « séparatisme islamique » qui motiva le meurtrier du professeur d’histoire-géographie, la contribution de Conspiracy Watch sur ce sujet apparait comme bien « marginale » selon le quotidien – et surtout, pas vraiment spécifique à un public français comme le remarqua un internaute sur le réseau Twitter (4). Pour se justifier, l’expert « anti-conspi » rétorqua que le Fonds Marianne mentionnait de lutter contre « le complotisme », au cœur de son combat. Il omet cependant d’admettre que ce tragique évènement fut l’occasion d’une manne financière pour son association : en effet, alors que l’Observatoire du Conspirationnisme recevait depuis 2018 une subvention du CIPDR « d’un peu moins de 30 000 euros » de l’aveu même de Reichstadt, et dont ce Fonds se serait « en partie substitué », ce montant doublé d’argent public fut renouvelé en 2023, soit en dehors du calendrier de ce fonds. Ce qui a déjà de quoi réservé à cet évident bénéfice une connotation particulièrement infâme. 

Le problème – et ce sur lequel Libération a choisi de ne pas trop regarder, sûrement pour préserver l’admiration de son directeur éditorial pour Rudy Reichstadt – c’est que le bénéfice engendré par Conspiracy Watch ne semble pas se limiter à ces 60 000 euros. Rudy Reichstadt et ses collaborateurs réguliers n’ont pas seulement contribué au contenu produit pour motiver cette unique enveloppe, mais aussi… pour 3 autres bénéficiaires de ce même « fonds », totalisant un budget de 245 000 euros alloué à des projets faisant leur promotion, à des degrés divers.

La Licra

Commençons par la Licra, qui s’est vue offrir 95 000 euros pour la création de la plateforme « Sapio », un « campus numérique » ayant vocation à fournir des ressources pédagogiques « à destination des élèves, étudiants, enseignants et intervenants scolaires ». Ces « ressources » apparaissent en majorité sous forme de vidéos au format court, centrées sur des questions autour du racisme, de l’antisémitisme, de la laïcité mais aussi (surtout) du « complotisme ». Sur ces points et à la différence de Conspiracy Watch, force est de constater que le projet répond parfaitement aux critères d’éligibilité du Fonds Marianne. Problème : sur la page principale, c’est la figure de Rudy Reichstadt qu’on découvre particulièrement mise en avant. Le « complotologue » apparaît en effet être le seul interviewé dans 6 des 8 vidéos composant la rubrique « comprendre » – en sachant que les deux autres sont ni plus ni moins que des entretiens de la seconde directrice de CW, l’historienne Valérie Igounet.

 

Capture de la home-page sur le site internet de Sapio.

C’est bien plus que les « une ou deux vidéos » que Monsieur Reichstadt dit avoir fait pour ce projet dans l’article de Check-News, une ultra-minimisation que les « fact-checkeurs » n’ont pas (ou plutôt feint de ne pas) relever. En parcourant davantage le site, on retrouve également l’importante contribution de Tristan Mendès France : l’autre « expert » de l’anti-conspirationnisme co-gérant du projet « RiPOST » ressort dans non moins de 29 résultats de recherche, dont 8 vidéos d’interviews. Précisons cependant, en vertu d’une présentation honnête des faits, que plusieurs « experts » parmi ces « contenus-ressources » ne semblent pas avoir de lien avec la fondation de Rudy Reichstadt. Mais outre qu’ils sont davantage légitimes par leur statut de chercheur, le contenu du site nous montre une contribution bien moindre. Par exemple : plusieurs vidéos font l’interview de Boris Adjemian, un docteur en histoire qui dirige la Bibliothèque NUBAR, mais seulement sur le thème du génocide arménien. En comparaison, Tristan Mendès France, qui n’est docteur en rien, contribua à tous les thèmes listés par la plateforme sauf celui du sport. Et contrairement à Reichstadt, l’historien chercheur n’apparaît pas sur la page principale du site. Quoi qu’il en soit, le fait que « Sapio » participe à la promotion des acteurs de Conspiracy Watch est d’une évidence grossière. Tellement grossière que Check-News – bien qu’en ayant soigneusement omis son ampleur – interrogea la Licra sur ce soupçon d’un double financement, laquelle réfuta ne pas avoir « rémunéré l’expert ». En admettant que cette réponse soit honnête, une telle publicité auprès d’un public cible de professeurs et d’étudiants peut engendrer de bien des manières un potentiel bénéfice indirect, dès lors qu’il s’agit de pseudos « experts » qui vivent d’appels aux dons, de services privés ou de la vente de livres. 

AP2L et la série « Conspirations ? »

Et en matière d’œuvre promotionnelle pour Rudy Reichstadt et ses alliés, on peut dire que la série « Conspirations », pour laquelle l’agence de production AP2L a reçu 20 000 euros du Fonds Marianne, représente un bel exemple. Sur ces dix vidéos diffusées par la chaîne LCP, la moitié est consacrée à sa parole unique, tandis que la moitié restante est réservée à celle d’un autre de ses plus proches collaborateurs connus, le journaliste Thomas Huchon.

 

Série « Conspirations ? » diffusée sur la chaîne LCP.

Il n’est d’ailleurs pas nouveau que les deux hommes s’associent autour de projets communs. Outre sa participation régulière à l’émission « les déconspirateurs », Thomas Huchon est notamment le réalisateur de « Infodemic: comment le covid19 est devenu la machine à conspis », un documentaire de 29 minutes principalement composé de l’entretien avec deux « experts » de l’anti-complotisme : Gérald Bronner, et surtout, Rudy Reichstadt. Or, il se trouve que l’entreprise à l’origine de sa production, la plateforme de streaming Spicee, figure aussi – quelle heureuse coïncidence ! – parmi la liste des bénéficiaires du Fonds Marianne, dont elle reçut la modeste somme de 70 000 euros.

 

Image extraite de « Infodemic : Comment le covid19 est devenu la machine à conspi », réalisé par Thomas Huchon et diffusé sur Spicee.

Spicee Educ

Toujours selon Check-News, cette subvention aurait servi à la création de « Spicee Educ », d’un modèle très similaire au projet « Sapio » avec des contenus à vocation « pédagogique » davantage centrés sur le thème du « complotisme » et de la désinformation. A la différence notable que les « ressources » présentées ici n’ont rien de productions originales : il s’agit, en majorité, de vidéos divisées en formats courts, dont une partie étaient produites bien avant 2021. Si certaines étaient disponibles en accès libre via d’autre médias (on y trouve, par exemple, la série « Oh My Fake » du quotidien 20minutes, « l’Escape News » présenté par Thomas Soto sur la chaîne France 4, ou encore la série « Mytho » pour laquelle une autre association bénéficiaire (Lumière sur Info) a reçu 50 000 euros) elles sont pour la plupart tirées de documentaires produits et diffusés par Spicee. Et là aussi, on peut dire que Rudy Reichstadt bénéficie d’une présence de choix. Parmi ces contenus, on retrouve le fameux Infodemic dans lequel le « complotologue » est co-exclusivement interviewé, découpé en 6 vidéos dans le parcours « Théorie du complot », 11 vidéos de « Covid19 : Fantasmes et mensonges » (formant l’essentiel du ce parcours), et 6 vidéos dans celui intitulé « Le cerveau : ami ou ennemi ? ».

Reichstadt semble être aussi le seul sujet filmé de la série « Le petit dico des conspis » (du moins, d’après l’extrait que nous avait pu retrouver sur Youtube) intégré dans le premier parcours (9 vidéos) et le troisième baptisé « Educations aux médias » (8 vidéos). Quant à Thomas Huchon, il est tout simplement partout. Outre cette distribution d’Infodemic, ses autres réalisations Conspi Hunter : comment nous avons piégé les complotistes, Conspi Hunter : spécial 11 septembre, Unfair Game, comment Trump a manipulé l’Amérique, la Nouvelle fabrique de l’opinion, L’homme qui murmurait à l’oreille de Trump et Scandale Cambridge Analytica, nouvelles révélations – bref, autant dire l’intégralité de sa filmographie se retrouve sous forme décomposée ou non (5). On y découvre même la capsule qu’il avait faite pour le média Konbini sur l’effet « Dunning-Kruger » par au moins deux fois. C’est dire si « Spicee Educ » ressemble tout simplement à une plateforme promotionnelle pour le journaliste « ami » et contributeur de Conspiracy Watch. 

Notons au passage que, pour ce qui est de la pertinence de ces « ressources » en matière de lutte contre les fake-news, on repassera. Dans le cas de Infodemic, c’est près d’un quart du documentaire qui est consacré au sondage mené par la fondation Jean Jaurès (en partenariat avec Conspiracy Watch), censé montrer que l’idée que le virus Sars-Cov-2 a été fabriqué en laboratoire serait non seulement fausse mais surtout essentiellement partagée par des partisans de l’extrême-droite. Une sorte de minable déshonneur par association pour une hypothèse qui, comme on le sait, est désormais considérée comme la plus plausible par bon nombre de scientifiques et admise par l’OMS elle-même. Cette réfutation erronée, largement propagée par les « fact-checkeurs » avant de devoir faire volte-face dès 2021, se retrouve dans la séance 3 du programme « Covid, Fantasme et Mensonges » de Spicee Educ. Sous la partie intitulée « Les personnalités n’ont pas toujours raison ! », l’éducateur est invité à présenter aux élèves le cas suivant : « Le professeur Montagnier, prix Nobel de Médecine, affirme que le Covid19 a été fabriqué en laboratoire. Quelle peut-être la conséquence de cette affirmation sur le grand public ? Pourquoi ? ». L’idée est de montrer qu’il faut se méfier de la « crédibilité » que nous donnons à une personne de par son statut. Il y est également proposé un « atelier » pour montrer comment les « complotistes » utilisent une rhétorique opposant « un héros à la solution miracle » contre un « ennemi commun diabolisé au maximum ». À la lecture des trois exemples proposés (Pr Montagnier / Didier Raoult / Bill Gates), on se doute qui sont censés être des héros fantasmés et le pauvre ennemi « diabolisé »… Si la logique de « fabrication de l’ennemi » est légitime pour comprendre les discours fallacieux, les exemples choisis non sans hasard ont de quoi donner à ces « fiches » un caractère ironique. 

On résume. Rudy Reichstadt qui a déjà reçu 60 000 euros du Fonds Marianne pour le média qu’il a fondé, doublant au passage sa subvention annuelle du CIPDR, est particulièrement présent dans les contenus de 3 autres bénéficiaires : la Licra, AP2L et Spicee. Tandis que deux de ses plus proches collaborateurs, Tristan Mendès France et Thomas Huchon y illustrent pour chacun une contribution essentielle. Est-ce à dire que les acteurs de Conspiracy Watch auraient plusieurs fois bénéficié du Fonds Marianne, sous 4 relais différents ? Si on ne peut faire de conclusions hâtives en spéculant sur l’idée qu’ils en auraient tiré à chaque fois une rémunération, reste que cette « similarité » de contenus et d’experts interroge sur un rôle potentiellement influent dans le choix des projets sélectionnés. 

Un projet déjà financé ?

Mais au fait, quel était ce fameux projet « RiPOST » pour lequel Conspiracy Watch a reçu cette subvention du fonds créé en l’honneur de Samuel Paty ? Et bien, il se trouve qu’il s’agissait d’un projet mené en collaboration avec l’organisme « UE Disinfo Lab » qui date de juillet 2020, soit plus d’un an avant le terrible assassinat du professeur d’histoire géographie et la création du fonds censé lui rendre hommage. Cette subvention n’a donc absolument pas servi à soutenir la création d’un nouveau projet qui justifierait son financement. Et surtout, il était déjà financé par le CIPDR (donc l’Etat), en outre d’un partenariat avec Google et Bing (qui ne manque pas d’argent), ainsi que… l’Institute For Strategic Dialogue. Un autre bénéficiaire du Fonds Marianne qui semblerait avoir un rôle particulièrement intriguant dans le choix des lauréats : c’est ce que nous verrons dans la dernière troisième et dernière partie de cette enquête à suivre…

Auteur : Amélie Ismaïli.

________________

(1) Voir à ce sujet, la debunking de Pierre Chaillot sur sa chaîne Décoder l’eco : https://www.youtube.com/watch?v=G0OjIB2NeSU&t=98s

(2) La rumeur de collusion entre Donald Trump et le Kremlin dans l’élection américaine de 2016. Rumeur qui s’est avéré infondée et fabriqué par un faux dossier (« le dossier Steel »), dont le rapporteur sera inculpé pour mensonges par la justice américaine.

(3) Dans le communiqué sur l’Appel à projets national 2021 « Fonds Marianne », y est stipulé dans les « 1. Critères d’éligibilité » que « Cet appel à projets a pour but de soutenir des actions en ligne, à portée nationale, destinées aux jeunes de 12 à 25 ans exposés aux idéologies séparatistes qui fracturent la cohésion nationale et abiment la citoyenneté. »

(4) Thread du compte « Mounotella » .

(5) Voir la rubrique « Documentaire à regarder en classe » sur Spicee Educ.

.

.

.

Enquête sur le #FondsMarianne, Partie 2 : macronie et cabinet de conseil derrière les bénéficiaires.

Enquête sur le #FondsMarianne, Partie 2 : macronie et cabinet de conseil derrière les bénéficiaires.

Xavier Desmaison, président du groupe Antidox sur le plateau du « 23h » de France Info du 17 décembre 2019.

Conspiracy Watch n’est pas le seul organisme a être particulièrement présent dans plusieurs projets subventionnés par le Fonds Marianne. Au moins deux associations sélectionnées, Civic Fab et France Fraternités, apparaissent en lien avec le groupe Antidox, un cabinet de conseil spécialisé « en stratégie de communication et dopinion à forte dominante numérique ». De plus, parmi les comités exécutifs de ces deux organisations présentées pourtant comme « citoyennes et appartisanes », figurent des personnalités ayant ouvertement manifesté leurs soutiens à Emmanuel Macron. Des liens qui interrogent sur un potentiel objectif politique derrière les attributions de ce fonds.

_

Le Groupe Antidox

C’est le site internet du groupe Antidox qui nous apprend que c’est son think tank « Le Lab » qui serait à l’origine de l’association « Civic Fab », listée comme ayant reçu le troisième plus gros montant du Fonds Marianne, soit 315 400 euros. Ainsi le président et fondateur du cabinet de conseil, Xavier Desmaison, figure être également le président de « l’organisation citoyenne ». D’autre part, on retrouve deux membres de l’équipe d’Antidox parmi ceux qui composent l’Assemblée générale de Civic Fab : Vincent Bridenne – directeur artistique – et Solennel Colat, responsable administratif et comptable pour le cabinet. En tout état de cause, l’association est donc une filiale du groupe censée refléter les valeurs sociétales qui sont au coeur de son ADN, telles que le site internet d’Antidox nous les décrivent : « nous travaillons à développer un écosystème informationnel de qualité (modération des fake news, de la haine en ligne, des théories du complot) » ; une affirmation qui fait directement écho à la présentation du projet « Nuance » créé par Civic Fab, « une initiative en ligne qui vise à combattre les discours de manipulation (fake news, théories du complot) et extrémistes qui prolifèrent sur internet« .

Un autre bénéficiaire du Fonds Marianne présente des liens avec Antidox, ou du moins avec son président : Xavier Desmaison est en effet aussi le Coordinateur du Comité d’honneur de l’association France Fraternités, laquelle bénéficia de 60 000 euros du fonds initié par Marlène Schiappa. Ces deux engagements sont d’ailleurs mentionnés explicitement dans la biographie du dirigeant sur le site du cabinet. En outre, plusieurs personnalités apparaissent réciproquement dans les gouvernances des deux associations : ainsi le président de France Fraternité, Pierre Henry, siège à l’Assemblée Générale de Civic Fab ; tout comme Laure Modesti, qui figure au Comité d’honneur de FF ; et on retrouve dans ce même comité Karim Amellal, présenté comme « administrateur » de Civic Fab. Enfin, le média créé par ce dernier (« What the Fake ») fait apparaître France Fraternités comme un de ces partenaires. Tous ces éléments semblent démontrer que les deux organismes sont de toute évidence très proches.

Notons que France Fraternités montre également des liens avec une autre association bénéficiaire du fonds Marianne : Fraternités générales (dont la proximité du nom a de quoi intriguer). En effet toutes deux partagent comme point commun d’être membre d’un collectif inter-organisation appelé « le Labo de la Fraternité ». Cette seconde association mettant en avant la « fraternité » dans la liste révélée par Check-news aurait été subventionnée à hauteur de 292 200 euros, juste derrière Civic Fab. Néanmoins, en dehors d’éléments de langage quelques peu similaires (notamment pour présenter des think tanks comme des « laboratoires »), Fraternité Générales ne fait pas apparaître de lien avec Antidox ou son président Xavier Desmaison, d’après les informations que nous avons pu trouver. Nous la laisserons donc de côté – pour le moment du moins. 

« Deep communication for Business Impact »

Derrière cette figure de « citoyen engagé », Xavier Desmaison est un expert communicant, spécialisée dans les stratégies d’influence en lien avec les technologies numériques dans le but de « maximiser les profits » des entreprises qu’il conseille (1). Il est également le co-auteur de deux livres : Le Bûcher des vérités (2019) et Stratégies d’entreprises dans un monde fragmenté, surmonter les risques liés à la pandémie et à la guerre en Ukraine (2022), des ouvrages qui s’intéressent aux rôles des décideurs publiques et des dirigeants d’entreprises dans une période qui favorise de plus en plus de méfiance à l’égard des institutions. Ces prises de positions illustrent comment le cabinet Antidox a fait de la « désinformation » son cheval de bataille. Reste à savoir de quelles « désinformations » il s’agit : le fait que deux associations présentées comme des « organisations citoyennes » puissent avoir un tel lien direct avec un cabinet expert dans les stratégies de « nudge » et de « social listening » pour influencer l’opinion publique au service de grandes entreprises privées jettent un trouble sur leur revendiqué rôle d’éducation à la citoyenneté. Exemple évocateur : Civic Fab, affichant de vouloir « mettre la technologie digitale au service de projets dintérêt public et dinnovations sociales » accompagna un projet baptisé « Les Printemps de la prévention », un forum rassemblant une diversité d’acteurs locaux et de professionnels du secteur de la santé afin d’ « impulser le changement dans les pratiques et les comportements en donnant la visibilité aux projets innovants et inciter à lusage des nouveaux outils numériques. » Le projet fut conduit par Antidox et NIHLune autre agence de conseil en affaires publiques- qui ne cache pas sa collaboration avec l’industrie pharmaceutique. Un tel risque de compromission avec les intérêts de secteurs très lucratifs laisse de nouveau soupçonner que la « neutralité » ne soit pas tout à fait au rendez-vous.

Lutte contre la désinformation ou propagande macroniste ?

Ce type de partenariat public-privé n’est pas sans rappeler une orientation politique proche du « sociale-libéralisme » – ou néolibéralisme – qu’incarne le parti d’Emmanuel Macron. Et pour cause : les gouvernances de Civic Fab et France Fraternités se composent d’un des plus fervents adhérents président au pouvoir : Karim Amellal. Ce haut fonctionnaire français d’origine algérienne se présente en tête de liste LREM du 10ème arrondissement de Paris lors des élections municipales de 2020. En outre, il aurait créé, en janvier 2022, un collectif explicitement en soutien au président au pouvoir. Karim Amellal est réciproquement un collaborateur « choyé » par la macronie : nommé ambassadeur délégué interministériel à la Méditerranée, il est aussi désigné pour siéger à la présidence de la commission « Talents du service public » par Amélie de Montchalin en mars 2021. Et pour couronner ce portrait saisissant, il co-rédigea au côté de Laetitia Avia et Gil Taïeb la loi sur les contenus haineux sur internet, dite « Loi Avia », la même qui fut censurée par le Conseil constitutionnel pour ses risques de porter atteinte à la liberté d’expression. Qui de mieux pour former les jeunes citoyens aux « bonnes valeurs » de la République ? 

Affiche des Elections municipale de 2020 dans le 10ème arrondissement de Paris, liste LREM.

Rien d’étonnant donc, à ce que ce biais politique transparaisse dans les contenus créés par les deux associations dans le cadre du Fonds Marianne. En apparence, elles semblent bien présenter des ressources pédagogiques destinés à combattre le radicalisme religieux et les discours de haine qui favorise le racisme ou l’antisémitisme – ce qui les éloigneraient de tout soupçon. Mais lorsque l’on observe dans le détail certains de ces contenus, se révèle un discours très favorable à l’égard d’Emmanuel Macron. Sur le site « What the Fake« , tel que se nommait encore le média fondé par Civic Fab durant la période encadrant l’appel à projet du Fonds Marianne, plusieurs pages publiées durant la campagne présidentielle de 2017 mettent particulièrement à l’honneur le candidat de La République en Marche. Une dizaine d’articles produits entre mars et mai de cette année lui sont consacrés afin d’en faire la principale victime de « fake-news » qu’auraient été diffusées par la « fachosphère », les partisans de Marine Le Pen ou… par la propagande du Kremlin.

Or ce scénario d’un « complot russe » pour influencer les présidentielles françaises avaient été essentiellement partagé par les équipes d’Emmanuel Macron. Scénario dont la probabilité demeure encore très floue, souffrant d’un manque de preuve formelle, et qui fait étrangement écho au Russiagate lors de l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis – un dossier aujourd’hui particulièrement mis à mal par le récent rapport du procureur John Durham, qui y dénonce une instrumentalisation politique fondée sur des éléments douteux et un manque d’objectivité de la part du FBI. Tous ces éléments qui permettent de nuancer le discours macroniste ne se retrouvent nullement sur le site « What the Fake », bien au contraire. Les articles au sujet de cette « théorie » ne font que reprendre le discours d’Emmanuel Macron en mettant en cause les médias RT et Spoutnik, et évoque des « rumeurs » qui se révéleront pourtant corroborées par les Macronleaks, tout en parlant de Julian Assange comme une personne « adulé des complotistes« . Au reste, ce traitement particulièrement positif de celui qui n’était que candidat à la présidence française lors de la publication de ces articles laisse supposer une orientation partisane correspondant aux affiliations politiques des personnes à la tête de Civic Fab. D’autant qu’en comparaison, aucun article ne traite des autres candidats, sauf pour dénoncer des fausses informations que certains adversaires – François Fillon et Marine Lepen notamment – auraient partagé. Quant aux mensonges d’Emmanuel Macron, c’est tout simplement « circulez, il y a rien à voir ».

Les « mots piégés » de France Fraternités.

Ce biais politique se retrouve également dans les contenus produits par France Fraternités, cette fois-ci dans le projet spécifiquement conduit dans le cadre du Fonds Marianne. A l’écoute des podcasts « les mots piégés du débat républicain » présentée par son président Pierre Henry (un autre ancien encarté LREM), les thèmes de propagande chers à Emmanuel Macron dominent. Le « souverainisme » ? « un mouvement marginal » revendiqué par des « courants qui se situent plutôt à la droite extrême » tandis que la « souveraineté » devrait être « défendue et développée à un niveau européen » puisque « seul véritable cadre de protection contre la mondialisation, pour résister aux grands ensembles russes, chinois ou américains ». Le « populisme » ? « Un [dangereux] courant de pensée politique » qui considère que « la démocratie en général est structurellement corrompue par les politiciens et que la seule forme réelle de démocratie serait l’appel au peuple par le référendum […] Il remet en cause l’indépendance et la séparation des pouvoirs, de la justice, les droits fondamentaux comme le droit à l’avortement, le droit d’asile, la liberté de la presse. ». Cette « idéologie » peut être « de droite, de gauche » mais a pour « traits communs l’autoritarisme, la croyance en un peuple pur, le culte d’un leader soutenu par la volonté générale » et la « détestation des contrepouvoirs ». Dès lors, ce type de discours relèverait d’un fantasme fondé sur « un ressenti de discrimination, d’inégalités… et c’est comme pour le complotisme : ça marche, parce que ça part comme quelque chose qui est vécu comme une série d’injustices […] ». Voilà qui n’est pas sans rappeler une rhétorique très proche de celle de Rudy Reichstadt… à raison ? On ne sera pas surpris de retrouver dans les partenaires associés du groupe Antidox un certain Philippe Guibert, membre de la Fondation Jean Jaurès… qui dirige – encore une coïncidence – une mission du ministère de la Santé et de la Protection sociale sur « la désinformation en santé publique ». Les réseaux que constituent tous ces « think tank » néolibéraux seraient-ils au coeur d’une instrumentalisation politique à travers ce Fonds Marianne ? C’est ce que nous essaierons de comprendre dans la troisième partie de cette enquête.

_

(1) Propos recueillis dans une vidéo de la chaîne Xerfi Canal où Xavier Desmaison est interviewé en tant qu’expert en « communication et influence ».

_

Auteur : Amélie Ismaïli