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Mort de Jean Pormanove : comment l’Arcom a fait la dĂ©monstration cynique de ses « prioritĂ©s »

Mort de Jean Pormanove : comment l’Arcom a fait la dĂ©monstration cynique de ses « prioritĂ©s »

La Ligue des droits de l’Homme avait alerté le régulateur français depuis février 2025 sur la diffusion des nombreuses violences infligées au streamer récemment décédé. Alors que la réglementation européenne est censée réprimer ce type de contenus, l’Arcom a ignoré ces signalements, sans justification valable. Une défaillance qui interroge sur ses priorités en matière de lutte contre la « haine en ligne ».

Par Amélie Ismaïli

RaphaĂ«l Graven, alias « Jean Pormanove », est dĂ©cĂ©dĂ© le 18 aoĂ»t 2025 lors d’un live-streaming sur Kick. © Instagram / @jeanpormanove

Le gouvernement avait annoncĂ© avoir saisi l’AutoritĂ© de rĂ©gulation de la communication audiovisuelle et numĂ©rique (ARCOM) Ă  la suite de la mort de RaphaĂ«l Graven, alias « Jean Pormanove », filmĂ©e en directe sur la plateforme Kick. Mais cette rĂ©activitĂ© tardive ne trompe personne : le rĂ©gulateur avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© saisi bien avant ce drame, il y a plus de six mois. En effet, des signalements ont Ă©tĂ© faits dès dĂ©cembre 2024, après que Mediapart a rĂ©vĂ©lĂ© les scènes de maltraitance et d’humiliation qui apparaissaient sur la chaĂ®ne du streamer suivie par 173 000 abonnĂ©s.

Violences en live, silence du régulateur

Comme le montrent les vidĂ©os qui circulent sur les rĂ©seaux sociaux depuis son dĂ©cès, le quadragĂ©naire, porteur d’un handicap, Ă©tait la cible de très nombreux sĂ©vices commis par ses co-animateurs du collectif le « Lokal TV » . L’utilisant comme souffre-douleur pour attirer les dons de spectateurs malsains, Jean Pormanove subissait coups, Ă©tranglements, dĂ©charges Ă©lectriques, jets de parpaings ou de vomis, Ă©tait privĂ© de sommeil et forcĂ© d’exĂ©cuter des actions dĂ©nigrantes durant des lives interminables, avec des mises en scènes destinĂ©es le plus souvent Ă  profondĂ©ment l’humilier. ChoquĂ© par ces sĂ©quences insoutenables, un lanceur d’alerte du mĂ©dia citoyen « Actu React » dĂ©cide d’enregistrer ces contenus et de les mettre sur un Google Drive rassemblant plus de 3000 heures de stream.

RelevĂ©s par Mediapart, l’affaire sort sur la place publique Ă  la fin de l’annĂ©e dernière et interpelle la Ligue des droits de l’homme. Celle-ci dĂ©cide alors de saisir le gendarme du numĂ©rique pour tenter de mettre fin Ă  ces dĂ©rives sur la plateforme de streaming. 

Dans son communiquĂ© datant du 28 fĂ©vrier dernier, l’association dĂ©nonçait la diffusion de ces « actes […] pouvant correspondre Ă  des qualifications pĂ©nales », et demandait Ă  l’Arcom d’intervenir, en « sa qualitĂ© de coordinateur chargĂ© de la mise en Ĺ“uvre du Règlement europĂ©en sur les services numĂ©riques (Digital Services Act – DSA) », contre ces contenus manifestement illicites. MalgrĂ© ces alertes, l’autoritĂ© de rĂ©gulation ne semble pas avoir bougĂ© d’un pouce. Une passivitĂ© qui contraste de façon amère avec les engagements affichĂ©es de l’institution, d’habitude si prompte Ă  revendiquer son combat contre « la haine en ligne » ou Ă  s’alarmer contre des contenus qui n’ont, inversement, rien d’illĂ©gal.

Des excuses contredites par le DSA

InterrogĂ©e Ă  l’époque par Mediapart sur cette nĂ©gligence, l’Arcom s’Ă©tait contentĂ©e de rĂ©pondre qu’elle n’était « pas certaine que l’entreprise [Kick] bĂ©nĂ©ficie d’une reprĂ©sentation lĂ©gale au sein de l’UE », sous-entendant qu’elle aurait eu les mains liĂ©s pour faire appliquer la rĂ©glementation europĂ©enne. Une excuse pourtant fausse. Car non seulement le DSA impose aux coordinateurs de s’assurer que les plateformes Ă©trangères diffusant sur leur territoires nationaux ont fait cette dĂ©signation (art. 13-1), mais il est prĂ©vu qu’à dĂ©faut, « tous les Etats membres […] disposent de pouvoirs de surveillance et d’exĂ©cution » (art. 56-7). Ainsi, mĂŞme en l’absence d’un reprĂ©sentant lĂ©gal, l’Arcom disposait de pouvoirs Ă©tendus pour prendre des mesures contre la plateforme Kick. L’article 51 paragraphe 3-b prĂ©cise par ailleurs que dans la cas oĂą des manquements participent « d’une infraction pĂ©nale impliquant une menace pour la vie ou la sĂ©curitĂ© des personnes », le coordinateur peut, en dernier recours, saisir la justice afin « d’ordonner une restriction temporaire de l’accès des destinataires au service concernĂ©, ou […] Ă  l’interface en ligne du fournisseur de services intermĂ©diaires sur laquelle se produit l’infraction ». Difficile de ne pas voir que ces vidĂ©os rentraient spĂ©cifiquement dans ce cadre.

« L’instance aurait dĂ» exiger, en vertu du règlement sur les services numĂ©riques, d’ĂŞtre mise en relation avec un dirigeant de la plateforme et de prendre des mesures en attendant cela, chose qu’elle n’a donc jamais faite. »

 

Jean-Baptiste Marty, journaliste Ă  Europe 1

En d’autres termes, si l’Arcom n’a pas rĂ©agi, c’est bien parce que l’Arcom n’a voulu rien faire. Elle aurait du a minima contacter la plateforme de streaming pour lui rappeler ses obligations — ce qu’elle semble avoir fait… il y a seulement deux jours. En effet, face au levĂ© de bouclier qu’a provoquĂ© le dĂ©cès de Jean Pormanove, l’institution a fini par publier un communiquĂ© dans lequel elle dit s’ĂŞtre informĂ©e « Ă  ce jour » d’un reprĂ©sentant lĂ©gal de Kick Ă©tabli Ă  Malte, et d’avoir transmis au coordinateur maltais la charge d’ouvrir une enquĂŞte en vertu du DSA. Autant de choses qu’elle aurait pu cependant faire des mois avant que ne se produise un tel incident grave. Surtout dès lors qu’une infraction pĂ©nale Ă©tait suspectĂ©e. Ce qui Ă©tait le cas : depuis dĂ©cembre, le parquet de Nice avait ouvert une enquĂŞte pour « violences volontaires en rĂ©union sur personnes vulnĂ©rables (…) et diffusion d’enregistrements d’images relatives Ă  la commission d’infractions d’atteintes volontaires Ă  l’intĂ©gritĂ© de la personne ».

Cette inaction est d’autant plus injustifiable qu’elle a indirectement contribuĂ© Ă  la continuitĂ© du supplice de Jean Pormanove. Le procureur de Nice avait notamment soulignĂ© que les persĂ©cutions dont il Ă©tait victime Ă©taient « parfois encouragĂ©s par des versements d’argent des spectateurs ». Or cette incitation financière Ă  commettre des actes brutaux sur une personne vulnĂ©rable, qui plus est Ă  la santĂ© fragile, constituait une menace Ă©vidente pour la vie du streamer — mĂŞme s’il est encore trop tĂ´t pour dĂ©terminer si ces violences ont eu quelque chose Ă  voir dans son dĂ©cès. Quoi qu’il en soit, le blocage de ces diffusions auraient pu au moins empĂŞcher ses tortionnaires de tirer un avantage certains Ă  la poursuite de son calvaire. La responsabilitĂ© de l’Arcom, sur ce point, mĂ©rite d’ĂŞtre soulevĂ©e. Sur l’Ă©cran du streaming filmant les derniers instants de « JP », une cagnotte affichait la somme de 36 411 euros.

 

Owen Cenazandotti (Ă  droite) et Yacine Sadouni (au centre) sont accusĂ©s d’avoir violentĂ©s « JP » pour attirer les dons sur Kick.

Une défaillance collective

L’Arcom n’est toutefois pas la seule Ă  avoir failli Ă  sa mission. Beaucoup s’interrogent sur le manque de rĂ©action des autoritĂ©s judiciaires alors qu’une instruction Ă©tait ouverte depuis des mois. En janvier, la police avait placĂ© en garde Ă  vue deux des principaux streamers impliquĂ©s dans ces abus, Owen Cenazandotti (surnommĂ© « Naruto ») et Yacine Sadouni (alias « Safine »), lesquels ont nĂ©anmoins Ă©tĂ© relâchĂ©s après 24h. On peine Ă  croire qu’aucune injonction supplĂ©mentaire n’ait Ă©tĂ© prise pour stopper leurs comportements, au vu de l’escalade de violence que prenaient ces vidĂ©os. Sur des images rĂ©centes, RaphaĂ«l Graven semblait particulièrement affaibli, prĂ©sentant d’importantes blessures sur tout le corps et manifestant des signes de dĂ©tresse, si l’on en croit des messages qu’il avait envoyĂ©s Ă  sa mère, dont la lecture en directe Ă©tait l’occasion d’une autre humiliation : « coincĂ© pour un moment avec son jeu de mort (…) j’ai l’impression d’être sĂ©questrĂ© avec ce concept de merde, j’en ai marre, je veux me barrer mais l’autre il veut pas, il me sĂ©questre ». Sur une autre vidĂ©o,  Naruto exigeait que « JP » les dĂ©charge de toute responsabilitĂ© en cas d’arrĂŞt cardiaque, dĂ©clarant que les « gens vont s’en prendre Ă  nous alors que [ta mort] est due Ă  tes 46 ans de vie minables ». Ces propos et agissements odieux sont restĂ©s sous les radars des autoritĂ©s, de mĂŞme que les très nombreux signalements sont restĂ©s sans effet. Dans un live enregistrĂ© quelques heures avant sa mort, RaphaĂ«l Griven a dĂ©clarĂ© vouloir aller Ă  l’hĂ´pital, obtenant pour toutes rĂ©ponses de violentes frappes au visage.

La ministre dĂ©lĂ©guĂ©e chargĂ©e du numĂ©rique, Clara Chappaz, s’était elle aussi illustrĂ©e par sa remarquable indiffĂ©rence Ă  l’époque des premières rĂ©vĂ©lations sur ces mĂ©faits — ce que n’ont pas manquĂ© de lui rappeler les utilisateurs de X. Au lendemain du dĂ©cès de Jean Pormanove, la ministre s’est exprimĂ© sur le rĂ©seau social en qualifiant ce drame « d’une horreur absolue », tout en promettant que la saisie de l’Arcom entraĂ®nera des mesures contre Kick : « la responsabilitĂ© des plateformes en ligne sur la diffusion des contenus illicites n’est pas une option, c’est la loi », concluait son tweet. On se demande bien pourquoi ce sermon ne l’avait pas effleurĂ© huit mois plus tĂ´t. Sous son post, la plupart des commentaires citent l’article de MĂ©diapart qui signalait que ces contenus violents sur Kick Ă©taient alors  « loin d’être une prioritĂ© dans [son] agenda ».

Ce matin encore, la ministre dĂ©lĂ©guĂ©e expliquait sur France Info qu’il ne lui Ă©tait pas possible en tant que membre du gouvernement de « fermer un site » car il n’existerait pas de « bouton rouge« . Ce qui relève, lĂ  aussi, d’un gros mensonge. Il existe de nombreux cas par le passĂ© de blocage de sites internets qui diffusaient des contenus illĂ©gaux, mĂŞme lorsque ces sites Ă©taient hĂ©bergĂ©s Ă  l’Ă©tranger (soit la majoritĂ© du temps). A titre d’exemple, en 2013, le tribunal de grande instance de Paris a ordonnĂ© le blocage de seize plateformes de streaming qui diffusaient des films sans le consentement de leurs auteurs. Il y a deux ans, l’ex-ministre dĂ©lĂ©guĂ© au NumĂ©rique Jean-NoĂ«l Barrot avait saisi la procureure de la RĂ©publique pour des propositions pĂ©docriminelles signalĂ©s sur le site « Ados ». Clara Chappaz bĂ©nĂ©ficiait, de fait, de tout un arsenal juridique pour prendre des mesures contre un hĂ©bergeur qui ne respecterait pas ses obligations au regard de la loi française. Son inaction, tout comme celle de l’Arcom, Ă©tait donc parfaitement volontaire au motif d’un « agenda » diffĂ©rent.

PrioritĂ© Ă  la censure « d’opinions »

En réalité, la ministre semblait alors bien plus préoccupée par les « opinions » diffusées sur X ou par l’arrêt du programme de fact-checking par Meta. Une position reflétée dans les pratiques de l’Arcom, qui a l’avantage de mettre en exergue les véritables « priorités » visées par le gouvernement derrière l’application du DSA. Les nombreux journalistes citoyens qui se sont vus supprimer leurs chaînes sur Twitch (à l’instar de nos confrères du Monde Moderne), bloquer leurs comptes sur Twitter (avant le rachat d’Elon Musk) ou avoir leurs contenus invisibilisés pour de faux prétextes de « désinformation » ne peuvent qu’en témoigner. Les directeurs de ces grandes plateformes ne s’en cachent d’ailleurs nullement. En juin dernier, devant la Commission d’enquête sur « les effets psychologiques de Tik Tok » à l’Assemblée Nationale, le responsable des affaires publiques de Youtube France avait déclaré qu’ils n’hésitaient pas à « réduire la visibilité [des] contenus qui ne franchissent ni la ligne de la loi française ni les conditions d’utilisations ».

 

« Nous devons mettre en place des outils qui vont permettre de nous assurer que les opinions, qui seraient de fausses opinions, peuvent être sorties de la plateforme. »

Clara Chappaz, Ministre déléguée chargée du numérique, en janvier 2025.

 

Notons que les véritables motifs de cette commission d’enquête étaient tout aussi transparents : elle faisait suite à une longue offensive de l’Arcom contre la prétendue « désinformation » sur TikTok. La rapporteure macroniste de cette commission témoignait de surcroît vouloir faire en sorte que les plateformes se montrent « plus vertueuses que le droit » en les incitant à censurer des « propos légaux ». Voilà qui a le mérite d’être clair. Quant aux « effets psychologiques » des contenus violents qui enfreignent ouvertement la loi, ce n’est tout simplement pas dans les « priorités »…

Le parallèle entre leur désintérêt pour les souffrances vécues par Jean Pormanove, et leur obsession pour faire taire des voix dissidentes, avec de faux préceptes moraux (« haine en ligne ») ou des concepts creux (« désinformation », « complotisme », ect) visant à flouter leur caractère légal, montre une fois de plus le cynisme de nos autorités. Mais cette affaire aura surtout permis de jeter une lumière crue sur leur hypocrisie : les contenus réellement préjudiciables peuvent circuler pendant des mois, voire des années, en toute impunité.

Ce constat n’est pas nouveau pour ceux qui s’intĂ©ressent aux logiques appliquĂ©es par ces politiques de censure. Lors de l’affaire du fonds Marianne, le gouvernement avait dĂ©jĂ  montrĂ© qu’il Ă©tait tout Ă  fait capable d’exploiter des crimes liĂ©s au harcèlement en ligne pour financer des intermĂ©diaires chargĂ©s de produire une propagande favorable au prĂ©sident ou nuire Ă  ses opposants. On peut malheureusement craindre que la mort de Jean Pormanove soit de mĂŞme instrumentalisĂ©e pour intĂ©grer ce narratif. Hier, le dĂ©putĂ© socialiste Arthur Delaporte dĂ©plorait cet Ă©vènement terrible comme la preuve que « l’Arcom n’a Ă©videmment pas les moyens d’appliquer sa mission de contrĂ´le et de sanction ». S’agirait-il d’abord qu’elle priorise un peu moins la censure de contenus lĂ©gaux….

Le business très lucratif de Conspiracy Watch

Le business très lucratif de Conspiracy Watch

Le média fondé par Rudy Reichstadt s’attache depuis une dizaine d’années à épingler les « conspirationnistes » sur son site internet. Mais que cache cette ambition de vouloir ficher toutes sortes de personnalités au motif d’une expertise pseudo-scientifique autoproclamée ? Entre subventions publiques injustifiées et propagande macroniste, Rechecking a mené l’enquête. 

Par Amélie Ismaïli

Nos amis de Tocsin ont été contactés par Conspiracy Watch pour leur poser des questions sur leur financement et leur ligne éditoriale prétendument « d’extrême-droite ». C’est un vrai progrès de la part de nos complotologues qui jusqu’ici, ne faisaient jamais l’effort d’aller chercher le contradictoire pour composer leurs articles incendiaires. Informée par Clémence Houdiakova (rédactrice en chef de Tocsin) de cette étonnante précaution, nous en avons profité pour envoyer nous-même une série de questions en espérant qu’elles puissent nous aider à comprendre leurs méthodes éditoriales et leurs moyens de financement. Hélas, le journaliste Victor Mottin, contributeur du média anti-complotiste, n’a pas souhaité faire preuve de réciprocité. Si nos questions resteront donc sans réponse, notre enquête démontre que Conspiracy Watch prend souvent quelques arrangements avec la vérité.

 

 

1. Une influence disproportionnée au prétexte d’une « expertise » pseudo-scientifique

Ă€ lire nos mĂ©dias de grands chemins oĂą il intervient souvent, « l’expertise » de Rudy Reichstadt pour lutter contre le « flĂ©au » du « complotisme » ne ferait aucun doute. Lui-mĂŞme s’est fĂ©licitĂ© devant le SĂ©nat  que son association bĂ©nĂ©ficie d’une lĂ©gitimité « unanimement reconnue pour le sĂ©rieux de son action et la soliditĂ© de son travail ». Rudy Reichstadt n’a pourtant aucune qualification pour prĂ©tendre Ă  cette autoritĂ©. Son expĂ©rience se limite Ă  un diplĂ´me de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, ainsi qu’une modeste carrière Ă  la Mairie de Paris. D’autant que le thème dont il se dit « expert » n’existe pas en tant que discipline acadĂ©mique et suscite plutĂ´t des rĂ©serves parmi les chercheurs. Le politologue Julien Giry, spĂ©cialiste des phĂ©nomènes de fausses rumeurs en ligne et maĂ®tre de confĂ©rences Ă  l’UniversitĂ© de Tours, estime que les « complotologues » mĂ©diatiques comme Rudy Reichstadt ont « confisquĂ© l’expertise avec un discours de catastrophisation fondĂ© sur du prĂŞt-Ă -penser, sans aucune base empirique, alors que leurs positions sont marginales dans le champ universitaire » (Marianne, 2021). Les chercheurs Coralie Le Caroff et Mathieu Foulot soulignent que « la littĂ©rature scientifique concernant le complotisme est assez limitĂ©e et ne permet pas d’accĂ©der aux modalitĂ©s concrètes de production et de rĂ©ception des discours conspirationnistes », se rĂ©vĂ©lant « rapidement (…) une catĂ©gorie fourre-tout » (1). MĂŞme du cĂ´tĂ© des scientifiques partisans de la lutte contre le « complotisme », Ă  l’instar de SĂ©bastien Dieguez et Sylvain DelouvĂ©e, on admet qu’on « ne sait pas exactement en quoi il consiste, ce que peut bien ĂŞtre sa “structure monologique” (…). Il n’existe pas Ă  ce jour de “thĂ©orie” psychologique dĂ©finitive et consensuelle du complotiste » (2).

Autrement dit, « l’expertise » dont se réclame Rudy Reichstadt a tous les aspects d’une pseudo-science, c’est-à-dire une doctrine utilisée comme argument d’autorité sans reposer sur aucun critère de scientificité. Chose assez ironique pour quelqu’un qui se dit être un disciple de Karl Popper. D’ailleurs, lorsque Conspiracy Watch s’est exercé à produire un sondage pour la Fondation Jean-Jaurès, sondage qui affirmait que « huit Français sur dix [seraient] complotistes », même la presse n’a pas pu ignorer les énormes biais méthodologiques ayant permis d’arriver à ce résultat délirant. Et pour cause : beaucoup de sondés ne connaissaient même pas la « théorie » sur laquelle on leur a demandé de se prononcer !

Conférence de Rudy Reichstadft au Conservatoire des Arts et Métiers (CNAM), Paris, 29 octobre 2019.

     

Mais l’avantage de s’autoproclamer « expert » d’une discipline qu’on invente, c’est de s’offrir les garanties d’en avoir le monopole. Un monopole qui a permis à Rudy Reichstadt d’être très souvent sollicité au sommet de l’Etat. Comme l’a rapporté le journaliste Laurent Dauré pour Blast, Rudy Reichstadt a été « sollicité » dans pas moins d’une dizaine d’institutions publiques (Service d’information du gouvernement (SIG), le ministère de l’Éducation nationale, le ministère de l’Intérieur,  Conseil national du numérique, la Miviludes, la Dilcrah, le Cnam…). Outre sa participation au rapport de la Commission Bronner sur les « Lumières à l’ère numérique » rédigé à la demande du Président Macron, il prodigue également depuis 2020 des formations auprès des agents de l’Unité de contre-discours républicain (UCDR) intégrée au SG-CIPDR (Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, à l’origine de l’appel à projet « Fonds Marianne ») et fait partie des membres de l’Observatoire de la haine en ligne de l’ARCOM. On sait aussi que Conspiracy Watch intervient dans les politiques de régulation directement auprès des plateformes des réseaux sociaux. En 2019, la directrice des affaires publiques de Twitter France (avant le rachat d’Elon Musk) témoignait devant une commission d’enquête à l’Assemblée Nationale que ses équipes travaillaient « avec des associations comme celle de Rudy Reichstadt », leur faisant bénéficier en échange de « publicité à titre gracieux ». Même témoignage de la part du Directeur de Tik Tok France, qui reconnait lors d’une réunion de débat public que Conspiracy Watch les aide à « débusquer les conspirations et supprimer les contenus afférents ». Au vue de la manière très subjective qu’ont nos complotologues pour désigner un « discours conspirationniste », marquée d’un biais politique manifeste (nous le verrons plus loin), on ne peut écarter qu’une telle influence ait pu conduire à la censure d’opinions diffusées en ligne qui n’avaient strictement rien d’illégales. 

2. Une perfusion d’argent public pour des motifs parfois inexistant 

Mais cette influence, au-delà d’être problématique, semble aussi être un formidable moyen de profiter des largesses de l’État et de ses deniers publics. D’après les données disponibles jusqu’en 2022 sur le site budget.gouv.fr (3), l’Observatoire du conspirationnisme perçoit une diversité de subventions annuelles pour des motifs qui suscitent l’interrogation. 30 000 euros leur sont versés chaque année depuis 2017 par la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH) pour la production de leur émission sur YouTube « Les Déconspirateurs », dont l’audience dépasse rarement quelques milliers de vues. Le SG-CIPDR participe aussi au financement de Conspiracy Watch à hauteur de 30 000 euros en moyenne dès 2019, subvention qui sera doublée à l’occasion du Fonds Marianne pour s’élever à plus de 60 000 euros versés tous les ans depuis 2021. L’association a également reçu à au moins deux reprises (2019 et 2021) une subvention de 20 000 euros au titre des « politiques d’EAC » (Éducation artistique et culturelle) pilotées par le ministère de la Culture.

Plus étrange encore, Conspiracy Watch a bénéficié de subventions de 15 000 € en 2020, de 30 000 € en 2021 et en 2022 (soit un total de 75 000 €), toutes versées au seul motif d’« accompagner l’organisation d’un concours international de dessin de presse contre le conspirationnisme et le négationnisme ». Problème : si un tel concours semble avoir été organisé en 2020, on n’en retrouve pas la moindre trace les deux années suivantes, alors que la dotation versée ces années-là a été le double du montant initial. D’autant plus que les lauréats de cet unique concours en 2020 ont reçu des prix pour un montant total de 7 000 €, remis discrètement lors d’un événement à huis clos dans le contexte des restrictions sanitaires.

A ces subventions régulières s’ajoutent une panoplie de « prestations » facturées par l’association et d’autres « soutiens » à des projets sur lesquels nous n’aurons aucun détail, pour des montants qui varient entre 400 et 4700 euros. Au total, si on s’appuie sur les dernières données disponibles pour l’année 2022, l’association de Rudy Reichstadt bénéficie d’au moins 130 000 euros chaque année de financement public, dans la plus totale opacité. Une somme légèrement supérieure à ce que Rudy Reichstadt déclarait lors de la commission d’enquête du Sénat sur le Fonds Marianne : devant les rapporteurs, il assurait ainsi que la part de financement public se limitait à 50% du budget général de l’association, budget qu’il évalue à « 230 000 euros environ ». Or 130 000 sur 230 000, c’est un peu plus que la moitié. À moins que le budget général de Conspiracy Watch soit plus important que l’estimation donnée… Il faut dire que ce ne serait pas la première fois que Rudy Reichstadt mente sur les financements qu’il reçoit du contribuable. En 2019, dans une intervention sur Europe 1, un présentateur radio lui demandait sur un ton d’humour s’il « n’était pas payé par le gouvernement pour affirmer que les français adhèrent de plus en plus aux théories complotistes » ; réponse de l’intéressé : « il est pas sûr que ce soit dans l’intérêt du gouvernement d’abord… et ensuite c’est pas le cas ». On imagine pourtant très bien l’intérêt qu’aurait le gouvernement à financer un média qui discrédite ses opposants politiques (comme Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen) en prenant la défense du Président. 

Mais surtout,  jusqu’en 2022, la page « Soutenez-nous » de Conspiracy Watch prĂ©sentait faussement ne bĂ©nĂ©ficier « d’aucune subvention de l’Etat ». Un mensonge grossier dĂ©montrĂ© par notre confrère Greg Tabibian, qui a contraint la rĂ©daction Ă  modifier cette page pour intĂ©grer un paragraphe qui fait la part belle aux circonvolutions : « si l’association Ă©ditrice de Conspiracy Watch bĂ©nĂ©ficie de co-financements publics sur certaines actions revĂŞtant une dimension d’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral […] elle ne bĂ©nĂ©ficie pas de co-financement concernant l’essentiel de son fonctionnement courant ou son activitĂ© de service de presse en ligne […]. Ces aides financières ne sont en outre sollicitĂ©es qu’au cas par cas et sans garantie de rĂ©gularitĂ© dans le temps ». On serait bien curieux de connaĂ®tre quelles sont prĂ©cisĂ©ment ces « actions » pour lesquelles Conspiracy Watch bĂ©nĂ©ficie de ces aides financières qui sont pour l’essentiel renouvelĂ©es chaque annĂ©e.

Archive de la page de « Soutien » de Conspiracy Watch avant modification.

 

3. Une impunité surprenante dans le scandale du « Fonds Marianne ». 

Le plus Ă©tonnant reste qu’en dĂ©pit de toutes ces subventions injustifiĂ©es au prĂ©texte d’une « expertise » plus que contestable, Conspiracy Watch semble ĂŞtre totalement Ă©pargnĂ© d’une quelconque remise en cause par les autoritĂ©s. Le scandale du Fonds Marianne en est probablement l’exemple le plus criant. En effet, ni la presse, ni les rapports menĂ©s par la Commission d’enquĂŞte du SĂ©nat et l’Inspection gĂ©nĂ©rale de l’administration n’ont Ă©mis de charges explicites contre l’association de Rudy Reichstadt. Ce que ce dernier rĂ©pète allègrement dès qu’il s’agit de questionner son rĂ´le dans cette affaire. Pourtant, ce blanc-seing mĂ©riterait de soulever quelques doutes. En effet, comme nous l’avions montrĂ© dans notre prĂ©cĂ©dente enquĂŞte, les principaux contributeurs de Conspiracy Watch (Rudy Reichstadt, Tristan Mendès France et ValĂ©rie Igounet) interviennent dans les contenus produits par au moins trois autres bĂ©nĂ©ficiaires du Fonds Marianne : la LICRA (95 000 € du Fonds Marianne), 2P2L (20 000 €) et SPICEE (70 000 €). En supposant que ces prestations aient Ă©tĂ© payĂ©es avec l’argent perçu par chacune de ces autres associations laurĂ©ates, la part du budget issu du Fonds Marianne dont a bĂ©nĂ©ficiĂ© Rudy Reichstadt et ses associĂ©s serait donc bien supĂ©rieure aux 60 000 € annoncĂ©s pour Conspiracy Watch. De plus, d’autres bĂ©nĂ©ficiaires ont Ă©galement fait la promotion du mĂ©dia dans leurs propres contenus, Ă  l’instar de FraternitĂ© GĂ©nĂ©rale, GĂ©nĂ©ration NumĂ©rique et Bibliothèques Sans Frontières. Enfin, l’Institute for Strategic Dialogue (80 000€ du Fonds Marianne) figurait comme co-financeur du projet « Ripost », portĂ© par Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France, un an avant d’avoir Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ© dans l’appel Ă  projets du Fonds Marianne. Un partenariat tellement solide que Sacha Morinière, analyste pour ce think tank qui s’avère ĂŞtre un Ă©nième reprĂ©sentant du soft power amĂ©ricain, est devenue rĂ©dactrice permanente pour la version anglophone de Conspiracy Watch. Ainsi, si l’on additionne les subventions versĂ©es Ă  des organismes collaborant de manière avĂ©rĂ©e avec Rudy Reichstadt, on arrive Ă  un total de 325 000 € de projets financĂ©s par le Fonds Marianne. Et ce, alors mĂŞme que Conspiracy Watch n’a publiĂ© aucun contenu original qui traite du thème du radicalisme islamique Ă  l’origine de  l’assassinat barbare de Samuel Paty. 

      

Page de présentation du projet « SAPIO » porté par la LICRA, financé par le Fonds Marianne pour 95000€.

Et ce n’est pas tout. Il est très surprenant que Conspiracy Watch n’ait nullement été inquiété par les accusations entourant le Fonds Marianne sur le financement de contenu politique qui critique des opposants à Emmanuel Macron en période électorale, accusation portée spécifiquement par Mediapart contre l’association Reconstruire le commun.

Or pour ce qui concerne Reconstruire le commun, cette accusation se révèlera pour partie mensongère : aucun contenu critiquant des personnalités politiques n’a été publié par cette association pendant la période des élections présidentielles, contrairement aux allégations de Mediapart. Allégations d’autant plus fallacieuses que l’administration du CIPDR lui avait reproché, non pas d’avoir publié des « contenus à l’encontre d’opposants d’Emmanuel Macron », mais au contraire d’avoir diffusé des critiques particulièrement acerbes envers des membres du Gouvernement (qualifié « d’autoritaire », de « parti unique » ou « d’extrême-centre ») notamment une vidéo qui fustige la politique sanitaire d’Emmanuel Macron, ou encore une tirade humoristique dans laquelle Olivier Véran est comparé à « la poupée de Jeff Panacloc [qui n’a pas] de volonté propre ni l’initiative de ses paroles ». Le journal de Edwy Plenel a donc ouvertement menti en prétendant que ces contenus ont « égratigné à peine le chef de l’Etat ».

Mais a contrario, cette accusation aurait Ă©tĂ© parfaitement justifiĂ©e dans le cas de Conspiracy Watch. Le mĂ©dia « anti-complotiste » a publiĂ© de nombreux contenus critiquant des adversaires d’Emmanuel Macron tout en prenant la dĂ©fense du PrĂ©sident pendant la pĂ©riode Ă©lĂ©ctorale, prĂ©sidentielle et lĂ©gislative. Dans une vidĂ©o des DĂ©conspirateurs datant du 27 mars 2022  (deux semaines avant le scrutin prĂ©sidentielle), le complotologue s’insurgeait d’un soi-disant « procès en illĂ©gitimité » fait Ă  Emmanuel Macron par plusieurs candidats, phĂ©nomène qu’il qualifie « d’inquiĂ©tant » car le prĂ©sident serait selon lui « le mieux Ă©lu de toute la cinquième rĂ©publique ». Le mĂŞme jour, un sondage de Conspiracy Watch prĂ©sentait que les « complotistes » seraient « surreprĂ©sentĂ©s chez les sympathisants de Marine Le Pen et de Jean-Luc MĂ©lenchon ». Le 3 avril (soit une semaine avant le premier tour des prĂ©sidentielles), une Ă©dition de Conspiracy News prĂ©sente l’affaire McKinsey comme une « fausse » affaire instrumentalisĂ©e par des « complotistes » car le cabinet serait, selon eux, le « coupable idĂ©al […] des ennemis de la dĂ©mocratie occidentale ». Le 5 avril 2022 encore, Ă  cinq jours du scrutin, Conspiracy Watch publie un article affirmant que les « amis russes » de Jean-Luc MĂ©lenchon se seraient « compromis, Ă  des degrĂ©s divers, avec la rhĂ©torique nationaliste et complotiste du Kremlin », faisant soupçonner le candidat de la France Insoumise d’être un sympathisant du rĂ©gime de Vladimir Poutine. Enfin le 14 juin 2022, entre les deux tours des Ă©lections lĂ©gislatives, Conspiracy Watch publie un long article qui associe plusieurs dĂ©putĂ©s du RN et de la NUPES, dont certains sont encore dans la course Ă©lectorale, Ă  des figures complotistes, antisĂ©mites, voire nĂ©gationnistes. Sous le titre « LĂ©gislatives 2022 : ces dĂ©putĂ©s auxquels vous avez Ă©chappĂ©… et les autres ! », ce pamphlet est une vĂ©ritable croisade contre les principaux partis de l’opposition au parti prĂ©sidentiel, sans Ă©mettre la moindre critique envers un candidat LREM. 

        

 

Ces contenus contrastent pourtant fortement avec ceux publiĂ©s par Reconstruire le commun Ă  la mĂŞme pĂ©riode, qui leur a valu d’être la cible de la presse et de l’enquĂŞte de la Commission sĂ©natoriale. Le mensonge du journal d’investigation est d’autant moins pardonnable qu’à l’époque de la campagne prĂ©sidentielle de 2017, Conspiracy Watch avait lancĂ© une lourde charge contre Mediapart pour avoir produit une vidĂ©o « aux relents complotistes » qui « entonnait les sirènes de la dĂ©magogie populiste la plus crasse » en critiquant Emmanuel Macron !

Si commme les journalistes l’affirmaient , « utiliser des moyens publics pour influencer le rĂ©sultat d’un scrutin est, en thĂ©orie, rigoureusement interdit »comment expliquer qu’ils aient pu ignorer les contenus davantage problĂ©matiques d’une autre association qui les avait rudement attaquĂ©s, en ayant eu accès Ă  la liste de l’ensemble des laurĂ©ats du Fonds Marianne ? Pourquoi calomnier Reconstruire le commun quand il n’était pas nĂ©cessaire de mentir dans le cas de Conspiracy Watch ? Se pourrait-il qu’il y ait eu une « consigne » pour n’enquĂŞter que sur deux bĂ©nĂ©ficiaires, protĂ©geant Monsieur Reichstadt de toute polĂ©mique en lien avec ses services rendus au sommet de l’État ? On se doute qu’une telle question sera aussitĂ´t qualifiĂ©e de « complotiste » Ă  dĂ©faut d’en obtenir une rĂ©ponse. 

4. Une mission de propagande politique au service d’Emmanuel Macron. 

Ces exemples de contenus produits par Conspiracy Watch pendant la campagne électorale sont cependant loin d’être les seuls à refléter un biais partisan manifeste envers Emmanuel Macron. Rudy Reichstadt d’ailleurs, ne s’en cache pas vraiment : il a voté pour lui aux deux dernières présidentielles. Au point qu’on en vient à se demander si la dénonciation de « complotisme » n’aurait pas d’abord pour but de dénigrer les opinions qui s’opposent à la politique du gouvernement. C’est manifestement le seul trait commun aux personnalités dénoncées sur son blog. En dehors des partis du centre Macron-compatible, tout le spectre politique y passe : de Jean-Luc Mélenchon aux leaders du Rassemblement National, des Gilets Jaunes aux souverainistes (Florian Philippot, François Asselineau, ou encore Georges Kuzmanovic), de Usul à Fdesouche en passant par Aude Lancelin… Il n’est pas bien difficile d’en conclure que le « complotisme »  réside  avant-tout dans la contestation du pouvoir en place. 

     

Ainsi, les personnes qui soupçonnent la corruption au sein de l’exécutif se retrouvent disqualifiées au même titre que les antisémites. Rudy Reichstadt l’assume : il considère qu’il n’y a pas de « bon complotisme » car « les théories du complot qui mettent en accusation les puissants, les multinationales, les services secrets, ect » relèveraient du même « glissement » que les croyances « platistes », « racistes ou antisémites » (Conférence au CNAM). Pourtant, le complotologue se révèle pour le moins indulgent lorsqu’une théorie du complot émana directement du chef de l’État : dans l’affaire Benalla, Emmanuel Macron avait en effet accusé ses opposants d’avoir organisé un « coup monté » contre lui sans la moindre preuve, ce que Rudy Reichstadt estima être une « hypothèse moins absurde que d’autres ». Une indulgence qu’il ne réserve curieusement pas à ses opposants, comme lorsque Jean-Luc Mélenchon qualifiait « d’opération de police politique » la perquisition de son domicile en 2018 ; là, Conspiracy Watch n’hésitait pas à parler d’ « accusations aventureuses nimbées de complotisme ». Je m’étonne aussi personnellement que l’utilisation de la formule « Etat profond » dans certains de mes tweets passés ait pu faire de moi une « figure montante de la complosphère » selon le blog de Rudy Reichstadt, quand la même formule prononcée par le chef de l’Etat ne fasse l’objet d’aucune mention sur Conspiracy Watch…

Ce parti-pris manifeste n’est toutefois pas sans risque. Le fait que le Ministère de l’intérieur se mette à recruter des « responsables complotisme » témoigne de l’influence grandissante de Rudy Reichstadt sur les politiques publiques. De quoi inquiéter que ce qu’il désigne comme une « menace » ne finisse par convaincre de prendre des mesures contre des opinions qui ont pourtant pleinement leur place dans un débat démocratique.

   

5. Mensonges, contradictions et victimisation 

Tous ces éléments sont de nature à contredire la promesse de Conspiracy Watch de travailler dans un « esprit de totale indépendance » qui ferait toujours preuve de « rigueur, délicatesse et sens de la nuance ». Pour la « rigueur » scientifique, on repassera, tant Rudy Reichstadt peine à définir le « conspirationnisme » sans se noyer dans ses propres contradictions. Lorsque, dans un séminaire de la Règle du Jeu en 2012, on lui demande ce qui distingue un discours « conspirationniste » d’une saine « vigilance citoyenne », le complotologue répondait que c’est une « question de méthode » qui consiste à « toujours se poser la question de la vraisemblance de ce qu’on nous propose ». Or quelques années plus tard sur France Inter, il dit tout l’inverse : « il n’y a pas de lien entre la vérité et le fait qu’une information soit convaincante » expliquait-il pour interpréter le « succès » du « complotisme »  . 

Le principe de vĂ©ritĂ© ne semble toutefois pas davantage guider la ligne Ă©ditoriale de Conspiracy Watch. En mars 2020, le mĂ©dia avait fait grand bruit en publiant un autre de leur sondage qui allĂ©guait qu’un quart des Français « pensent (Ă  tort) que le Covid-19 est provoquĂ© par un virus fabriquĂ© en laboratoire, soit intentionnellement, soit accidentellement », les deux thèses (intentionnelle ou accidentelle) Ă©tant alors indiffĂ©remment qualifiĂ©es sur le site de « thĂ©orie du complot » infondĂ©e. Tous les fact-checkers, notamment Julien Pain, avaient relayĂ© cette statistique sur ce qui Ă©tait alors prĂ©sentĂ© comme une « fausse information ». Evidemment, il Ă©tait aussi question de montrer que ce sont les partisans des « extrĂŞmes » (RN et LFI) qui seraient les plus sensibles Ă  cette thèse – ou plutĂ´t « cette croyance complotiste » comme le prĂ©tendait Conspiracy Watch. Mais voilĂ  qu’au bout d’un certains temps, cette hypothèse est finalement prise au sĂ©rieux par la communautĂ© scientifique, y compris l’OMS. Loin de s’excuser d’avoir jetĂ© le discrĂ©dit sur une opinion tout Ă  fait recevable, Rudy Reichstadt plonge de nouveau dans le mensonge avec une bonne dose de mauvaise foi : « l’idĂ©e que le Covid-19 aurait Ă©tĂ© le fruit d’expĂ©riences de gains de fonction menĂ©es en laboratoire sur un coronavirus naturel et s’en serait Ă©chappĂ© accidentellement ne me paraĂ®t ni complotiste ni absurde » dĂ©clara-t-il en 2021, en contradiction complète avec le sondage auquel il avait participĂ© 1 an plus tĂ´t. 

      

       

Reste qu’en disant tout et son contraire sur ce qui conviendrait de ranger derrière le mot « complotisme », Rudy Reichstadt échoue à démontrer une quelconque « autorité » qui justifierait son influence au sein de l’État, pas plus que n’est justifié tous ces financements publics en pleine crise budgétaire. Contre ceux qui s’indignent de son entreprise de fichage politique fondée sur un parti-pris évident et une scientificité absente, le fondateur de Conspiracy Watch ne semble avoir d’autre réponse qu’un discours de victimisation. Il en d’ailleurs consacré un livre (4) et se plaint du « harcèlement » qu’il dit subir à chaque fois qu’il lui en est donné l’occasion de parler dans les médias, c’est à dire très souvent. La moindre critique fondée sur des faits lui provoque une réaction outrée comme si elle participait d’une menace de mort. Il reprocha même à Check-news d’avoir osé respecter la Charte de Munich (chose assez rare pour être soulignée) en corroborant certains éléments qui suscitent l’interrogation sur son rôle dans l’affaire du Fonds Marianne. En s’abstenant de répondre à la question de savoir s’il en aurait « indument bénéficié », les fact-checkers de Libération se voient reprocher d’avoir donné raison à « des gens qui rêvent littéralement de danser sur [sa] tombe », rien de moins.

Finalement, on serait tenté de croire que le statut de victime « d’un lynchage ignoble » figure un joker bien pratique quand on préfère éviter de répondre aux questions qui dérangent.

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(1) C. Le Caroff, M. Foulot, « L’adhésion au « complotisme » saisie à partir du commentaire sur Facebook », Question de communication, 35, 2019. -> https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.19405

(2) Sébastien Dieguez, Sylvain Delouvée, Le complotisme. Cognition, culture société, Bruxelles, Mardaga, 2021, pages 184 et 244. 

(3) Les donnĂ©es sont issues des dossiers « Jaunes BudgĂ©taire » / « Effort financier de l’Etat en faveur des associations » (exercice 2020, 2021, 2022 et 2023)

(4) Rudy Reichstadt, Au coeur du complot, Grasset, 2023. 

*Mise Ă  jour au 13.03.2025 : modification du texte de la 3ème section (contenus de Reconstruire le commun / contenus de Conspiracy Watch), modifications de la mise en page, ajout de caractères gras, ajouts et modifications d’image (+lĂ©gende), correction stylistique.

*Mise Ă  jour au 18.03.2025 : la citation de l’article de Laurent DaurĂ© Ă©tait erronĂ©e, elle a Ă©tĂ© donc modifiĂ©e (« conseiller » -> « sollicité »). 

Alain Weill et deux journalistes de l’Express sont mis en examen pour diffamation

Alain Weill et deux journalistes de l’Express sont mis en examen pour diffamation

Après une série d’articles particulièrement à charge, l’essayiste Idriss Aberkane avait déposé trois plaintes contre le patron de l’Express et les journalistes Victor Garcia et Alix L’Hospital. Ces derniers ont été officiellement mis en examen pour les chefs de diffamation publique, selon nos informations confirmées par le Parquet de Paris. 

 

C’est la deuxième fois qu’Alain Weill est poursuivi en justice pour des fausses rumeurs colportées dans l’hebdomadaire qu’il dirige. En mars 2021, le Tribunal de Paris l’avait déjà condamné pour diffamation publique assortie d’une obligation de verser 1000 euros à Abdelaziz Hamida, maire de Goussainville, deux ans après que l’Express eut relayé le mensonge que le franco-marocain était « fiché S ». Blanchie par la presse subventionnée comme une nouvelle certifiée, la fake news aux relents racistes avait été largement relayée dans les médias français, au contraire de cette condamnation qui est passée sous silence, n’apparaissant évidemment pas sur la page Wikipedia du condamné. Malgré des sociétés sous asphyxie financière (qui n’empêche pas ses rémunérations faramineuses), les soupçons d’évasion fiscale ou les procès de ses ex-employés, Alain Weill est de ces hommes d’affaire qui investissent dans les médias à la faveur d’une couverture toujours bienveillante, voire victimaire. Cette mise en examen ouvre la possibilité de venir ajouter une autre ligne au tableau de ses préjudices en coulisse.

 

 

Parmi les griefs à l’origine de la plainte déclenchant cette procédure figure notamment un article publié en juillet 2022 dans lequel Victor Garcia et Alix L’Hospital multiplient les allégations contre Idriss Aberkane, l’accusant, toujours dans des termes vagues mais accablants, d’avoir « surgonflé » son CV, de mentir sur ses expériences en recherche scientifique et de manipuler son public tel un « gourou » des « sphères complotistes et antivax » sur fond d’une carrière supposément remplie de « déboires financiers ». Un brûlot cochant tous les éléments de langage qu’avaient cependant anticipé le conférencier, prenant soin de filmer et de diffuser publiquement l’entretien avec les deux journalistes alors qu’ils l’interrogeaient pour préparer leur article. Le stratagème n’a pas du tout été apprécié par Victor Garcia et Alix L’Hospital qui se montrent en grande difficulté dans cette vidéo, leurs questions très orientées se heurtant systématiquement à l’éloquence maîtrisée de leur interlocuteur. Après une tentative de censure par mise en demeure, France Soir avait décidé de republier la scène sous le titre de « l’ExpressGate ».

 

Le Character assassination en concept publicitaire

L’Express n’en Ă©tait pas Ă  sa première attaque contre l’auteur de LibĂ©rez votre cerveau, lequel avait, Ă  l’époque de sa publication, bĂ©nĂ©ficiĂ© de certaines louanges dans la presse au grand damn des sphères scientistes. Dès 2016, l’hebdomadaire d’Alain Weill reprend les ragots des rĂ©seaux zĂ©tĂ©ticiens persuadĂ©s que le triple doctorant se serait fabriquĂ© un curriculum « dopé » (1). Bien que l’incriminĂ© ait publiĂ© sur son site internet l’ensemble de ses diplĂ´mes qui attestent de son parcours, comprenant les preuves de ses doctorats (en Neuroergonomie, LittĂ©rature comparĂ©e, et Relations Internationales), les relevĂ©s de son master Ă  l’Ecole Normale SupĂ©rieure, ses attestations comme chercheur invitĂ© Ă  Stanford, ses certificats comme professeur Ă  Centrale SupĂ©lec ou encore les registres de ses sociĂ©tĂ©s et fondations – chaque Ă©lĂ©ment matĂ©riel continue d’être proprement ignorĂ© dans un but transparent. En 2022 et 2023, surfant sur la vague de character assassination contre ceux qui contestaient l’efficacitĂ© des mesures sanitaires (tout en prĂ´nant la vaccination des enfants en dehors de tout consensus mĂ©dical), l’Express redouble de tribunes corrosives sur Idriss Aberkane, jusqu’à en faire un argument de vente pour des abonnements papiers et numĂ©riques, via des sponsorisations sur Facebook ou des podcasts en sĂ©rie. Ironiquement, une publicitĂ© du magazine s’est retrouvĂ©e rĂ©cemment sur la chaĂ®ne Youtube de l’essayiste qui culmine dĂ©sormais Ă  plus d’1 million d’abonnĂ©s. Il faut dire que ce succès a de quoi faire pâlir une rĂ©daction rĂ©duite Ă  peau de chagrin pour cause de plans sociaux successifs…

Selon les reproches formulĂ©es par les avocats du plaignant, les journalistes de l’Express auraient composĂ© leur article essentiellement Ă  partir d’allĂ©gations infondĂ©es voire fausses, de « propos biaisĂ©s » et de « raccourcis grossiers », susceptibles de caractĂ©riser une volontĂ© de nuire. Le rĂ©cĂ©pissĂ© de la plainte invoque que Victor Garcia et Alix L’Hospital se sont appuyĂ©s, pour seules et uniques « preuves », sur le tĂ©moignage de « pseudo-spĂ©cialistes » choisis pour leurs positions notoirement opposĂ©es Ă  celles du confĂ©rencier, et des compĂ©tences qui font dĂ©faut sur les sujets critiquĂ©s. On y retrouve d’ailleurs l’opinion d’un certains Thomas Durand qui voue depuis des annĂ©es une obsession manifeste envers Idriss Aberkane, devenu une sorte de « vache Ă  lait » de sa chaĂ®ne Youtube pour s’accaparer des vues. Victor Garcia avait dĂ©jĂ  louĂ© le zĂ©tĂ©ticien-en-chef dans un prĂ©cĂ©dent article le prĂ©sentant faussement comme « prĂ©sident de l’association ASTEC » – ce qu’il n’est pas censĂ© ĂŞtre, au risque d’avoir quelques petits problèmes avec l’administration fiscale en s’auto-rĂ©munĂ©rant avec la trĂ©sorerie (2)… Le magazine rebaptisĂ© « l’Ex-presse » par ses anciens salariĂ©s n’est dĂ©cidĂ©ment plus Ă  un mensonge près. Mais Ă  quoi s’attendre d’autre venant d’un journal qui juge que la Charte de Munich n’est qu’un « totem complotiste » ?

Quoi qu’il en soit, ce ne serait pas la première fois que des journalistes de l’Express manqueraient gravement Ă  leur dĂ©ontologie pour nuire Ă  une personnalitĂ© qui dĂ©nonce les – vrais – dĂ©boires financiers de leur directeur.  À la justice de se prononcer une nouvelle fois sur la nature douteuse de leurs mĂ©thodes.

 

La Rédaction

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(1) L’Express, 2 novembre 2016.

(2) l’ASTEC étant une association loi 1901 dite « à but non-lucratif », le président ne peut être rémunéré au-dessus de la limité tolérée des 3/4 du SMIC, sous peine d’être redevable des impôts commerciaux. (Source : service-public.fr)

Le « Fonds Marianne » a-t-il servi à financer des officines de propagande proches du pouvoir ?

Le « Fonds Marianne » a-t-il servi à financer des officines de propagande proches du pouvoir ?

Nul doute que ce titre accrocheur conduira ces mĂŞmes officines Ă  nous prodiguer le sobriquet fourre-tout de « complotisme Â». Pourtant, les rĂ©vĂ©lations de cette enquĂŞte sur le Fonds Marianne prouvent que de nombreux Ă©lĂ©ments ont Ă©tĂ© – volontairement ou pas, telle est la question – passĂ©s sous silence par la presse subventionnĂ©e, au risque de mettre Ă  mal une doxa soigneusement protĂ©gĂ©e par la cooptation des Ă©lites journalistiques. Et si le fonds de « lutte contre le sĂ©paratisme et le complotisme » en rĂ©ponse Ă  l’effroyable assassinat du professeur Samuel Paty avait servi de prĂ©texte pour financer d’obscures agences de propagande destinĂ©es Ă  promouvoir la censure d’opinion politique qui dĂ©range le pouvoir en place ?

Résumé. Selon les enquêtes de plusieurs organes de presse (Mediapart, Libération, France Télévisions et Marianne), le « Fonds Marianne » aurait pu être détourné au profit d’associations à l’origine de campagnes de dénigrement contre des opposants à Emmanuel Macron. Plusieurs associations bénéficiaires ont été épinglées pour avoir à la fois rémunéré des activistes proches du Printemps républicain (à l’instar de Mohamed Sifaoui) avec des montants injustifiés, mais aussi financé la production de vidéos critiquant ouvertement des personnalités politiques de gauche (Mathilde Panot et Anne Hidalgo en tête) en pleine période électorale. De nombreux soupçons pèsent ainsi sur ce fonds créé en réponse à l’effroyable assassinat du professeur Samuel Paty sous couvert de lutter contre le « séparatisme », suffisamment pour engager une commission d’enquête parlementaire au Sénat afin de faire la lumière sur une répartition particulièrement obscure.  Mais si la presse subventionnée ne semble s’intéresser qu’à seulement deux des dix-sept organismes bénéficiaires révélés par le service Check-News de Libération, le journalisme citoyen s’est intéressé de plus près à ces 15 autres associations présentées comme ne semblant « pas poser problème » d’après le sénateur Claude Reynal. Difficile, en réalité, d’adhérer à ce constat sous forme de « circulez, il y a rien à voir » quand on observe les liens obscurs de plusieurs de ces officines avec des institutions qui, au contraire de leurs objectifs apparents, n’ont rien de politiquement neutre. 

PARTIE 1 : La promotion de Conspiracy Watch et de ses trois bénéficiaires par de l’argent public. 

 

Capture de l’Ă©mission #18 de « Les DĂ©conspirateurs », sur la chaĂ®ne Youtube de Conspiracy Watch.

En pleine promotion de son nouvel essai, Au cĹ“ur du complot -lequel, malgrĂ© une intense couverture mĂ©diatique, ne parvient toujours pas Ă  concurrencer les livres « complotistes » qu’il s’était entrepris de fustiger sans jamais aborder leurs contenus(1) – Rudy Reichstadt a dĂ» de nouveau affronter les foudres de ses opposants sur les rĂ©seaux sociaux depuis que Check-News a listĂ© son mĂ©dia parmi les bĂ©nĂ©ficiaires du Fonds créé en mĂ©moire Ă  Samuel Paty, avec une gĂ©nĂ©reuse subvention de 60 000 euros. Il faut dire que depuis qu’il dĂ©dia son combat au « fichage » de personnalitĂ©s aux opinions divergentes des siennes, souvent par un ensemble d’amalgames et d’étiquettes fourre-tout, l’essayiste a vu s’accumuler au fil des annĂ©es les commentaires les plus virulents Ă  chaque publication sur son compte Twitter. Un harcèlement dont il se glorifie en guise d’argument publicitaire pour son ouvrage, sans faire l’économie d’une certaine victimisation. Ce complexe de « martyre hĂ©roĂŻque » se nourrit de ses accusations d’antisĂ©mitisme dont il qualifie quasi-systĂ©matiquement ses adversaires ; pourtant, les critiques qu’il reçoit sont loin de n’émaner que des identitaires radicaux. En 2019, un article de l’hebdomadaire Marianne pointait ses (trop) nombreuses « contradictions » Ă  travers « un filtre politique militant », pouvant rendre sa lutte « contre-productive ». Du cĂ´tĂ© des partisans de gauche, l’association Acrimed dĂ©diĂ©e Ă  la critique des mĂ©dias l’accuse ironiquement d’avoir lui-mĂŞme propagĂ© une « thĂ©orie du complot » sans fondement autour du « Russiagate » (2) ; tandis que le Monde Diplomatique le dĂ©crivit comme un homme adoubĂ© par la presse mainstream « qui n’a pourtant rien d’un chercheur » et n’aimant ni « les critiques », ni « ce qui lui paraĂ®t trop Ă  gauche ». PrĂ©sentĂ© rĂ©gulièrement comme un « politologue » qu’aucun diplĂ´me ne semble justifier, celui que Marlène Schiappa estime bĂ©nĂ©ficier d’une « rĂ©putation sans Ă©quivoque » apparaĂ®t en rĂ©alitĂ© souffrir d’un biais politique proche de la Fondation Jean Jaurès dont il est issu, un think tank rĂ©putĂ© pour ĂŞtre proche du parti d’Emmanuel Macron. Ce qui fait de Conspiracy Watch une organisation non « politiquement neutre », Ă  l’instar des deux premiers bĂ©nĂ©ficiaires qui ont fomentĂ© ce scandale. 

Une subvention doublée

Mais au-delĂ  de ce dĂ©faut de neutralitĂ©, les conditions d’attribution de cette subvention d’argent public manquent d’avoir Ă©tĂ© remplies par le mĂ©dia de Rudy Reichstadt, au regard des documents analysĂ©s par Check-News. D’une part, aucun contenu du projet « RiPOST » pour lequel elle fut spĂ©cifiquement attribuĂ©e ne semble avoir Ă©tĂ© créé pour la cible des « 12-25 ans » alors qu’il s’agit de l’un des principaux critères d’éligibilitĂ© (3). D’autre part, bien que ce fonds fut initialement prĂ©sentĂ© sous couvert de combattre le « sĂ©paratisme islamique » qui motiva le meurtrier du professeur d’histoire-gĂ©ographie, la contribution de Conspiracy Watch sur ce sujet apparait comme bien « marginale » selon le quotidien – et surtout, pas vraiment spĂ©cifique Ă  un public français comme le remarqua un internaute sur le rĂ©seau Twitter (4). Pour se justifier, l’expert « anti-conspi » rĂ©torqua que le Fonds Marianne mentionnait de lutter contre « le complotisme », au cĹ“ur de son combat. Il omet cependant d’admettre que ce tragique Ă©vènement fut l’occasion d’une manne financière pour son association : en effet, alors que l’Observatoire du Conspirationnisme recevait depuis 2018 une subvention du CIPDR « d’un peu moins de 30 000 euros » de l’aveu mĂŞme de Reichstadt, et dont ce Fonds se serait « en partie substitué », ce montant doublĂ© d’argent public fut renouvelĂ© en 2023, soit en dehors du calendrier de ce fonds. Ce qui a dĂ©jĂ  de quoi rĂ©servĂ© Ă  cet Ă©vident bĂ©nĂ©fice une connotation particulièrement infâme. 

Le problème – et ce sur lequel LibĂ©ration a choisi de ne pas trop regarder, sĂ»rement pour prĂ©server l’admiration de son directeur Ă©ditorial pour Rudy Reichstadt – c’est que le bĂ©nĂ©fice engendrĂ© par Conspiracy Watch ne semble pas se limiter Ă  ces 60 000 euros. Rudy Reichstadt et ses collaborateurs rĂ©guliers n’ont pas seulement contribuĂ© au contenu produit pour motiver cette unique enveloppe, mais aussi… pour 3 autres bĂ©nĂ©ficiaires de ce mĂŞme « fonds », totalisant un budget de 245 000 euros allouĂ© Ă  des projets faisant leur promotion, Ă  des degrĂ©s divers.

La Licra

Commençons par la Licra, qui s’est vue offrir 95 000 euros pour la crĂ©ation de la plateforme « Sapio », un « campus numĂ©rique » ayant vocation Ă  fournir des ressources pĂ©dagogiques « à destination des Ă©lèves, Ă©tudiants, enseignants et intervenants scolaires ». Ces « ressources » apparaissent en majoritĂ© sous forme de vidĂ©os au format court, centrĂ©es sur des questions autour du racisme, de l’antisĂ©mitisme, de la laĂŻcitĂ© mais aussi (surtout) du « complotisme ». Sur ces points et Ă  la diffĂ©rence de Conspiracy Watch, force est de constater que le projet rĂ©pond parfaitement aux critères d’éligibilitĂ© du Fonds Marianne. Problème : sur la page principale, c’est la figure de Rudy Reichstadt qu’on dĂ©couvre particulièrement mise en avant. Le « complotologue » apparaĂ®t en effet ĂŞtre le seul interviewĂ© dans 6 des 8 vidĂ©os composant la rubrique « comprendre » – en sachant que les deux autres sont ni plus ni moins que des entretiens de la seconde directrice de CW, l’historienne ValĂ©rie Igounet.

 

Capture de la home-page sur le site internet de Sapio.

C’est bien plus que les « une ou deux vidĂ©os » que Monsieur Reichstadt dit avoir fait pour ce projet dans l’article de Check-News, une ultra-minimisation que les « fact-checkeurs » n’ont pas (ou plutĂ´t feint de ne pas) relever. En parcourant davantage le site, on retrouve Ă©galement l’importante contribution de Tristan Mendès France : l’autre « expert » de l’anti-conspirationnisme co-gĂ©rant du projet « RiPOST » ressort dans non moins de 29 rĂ©sultats de recherche, dont 8 vidĂ©os d’interviews. PrĂ©cisons cependant, en vertu d’une prĂ©sentation honnĂŞte des faits, que plusieurs « experts » parmi ces « contenus-ressources » ne semblent pas avoir de lien avec la fondation de Rudy Reichstadt. Mais outre qu’ils sont davantage lĂ©gitimes par leur statut de chercheur, le contenu du site nous montre une contribution bien moindre. Par exemple : plusieurs vidĂ©os font l’interview de Boris Adjemian, un docteur en histoire qui dirige la Bibliothèque NUBAR, mais seulement sur le thème du gĂ©nocide armĂ©nien. En comparaison, Tristan Mendès France, qui n’est docteur en rien, contribua Ă  tous les thèmes listĂ©s par la plateforme sauf celui du sport. Et contrairement Ă  Reichstadt, l’historien chercheur n’apparaĂ®t pas sur la page principale du site. Quoi qu’il en soit, le fait que « Sapio » participe Ă  la promotion des acteurs de Conspiracy Watch est d’une Ă©vidence grossière. Tellement grossière que Check-News – bien qu’en ayant soigneusement omis son ampleur – interrogea la Licra sur ce soupçon d’un double financement, laquelle rĂ©futa ne pas avoir « rĂ©munĂ©rĂ© l’expert ». En admettant que cette rĂ©ponse soit honnĂŞte, une telle publicitĂ© auprès d’un public cible de professeurs et d’étudiants peut engendrer de bien des manières un potentiel bĂ©nĂ©fice indirect, dès lors qu’il s’agit de pseudos « experts » qui vivent d’appels aux dons, de services privĂ©s ou de la vente de livres. 

AP2L et la série « Conspirations ? »

Et en matière d’œuvre promotionnelle pour Rudy Reichstadt et ses alliés, on peut dire que la série « Conspirations », pour laquelle l’agence de production AP2L a reçu 20 000 euros du Fonds Marianne, représente un bel exemple. Sur ces dix vidéos diffusées par la chaîne LCP, la moitié est consacrée à sa parole unique, tandis que la moitié restante est réservée à celle d’un autre de ses plus proches collaborateurs connus, le journaliste Thomas Huchon.

 

Série « Conspirations ? » diffusée sur la chaîne LCP.

Il n’est d’ailleurs pas nouveau que les deux hommes s’associent autour de projets communs. Outre sa participation rĂ©gulière Ă  l’émission « les dĂ©conspirateurs », Thomas Huchon est notamment le rĂ©alisateur de « Infodemic: comment le covid19 est devenu la machine Ă  conspis », un documentaire de 29 minutes principalement composĂ© de l’entretien avec deux « experts » de l’anti-complotisme : GĂ©rald Bronner, et surtout, Rudy Reichstadt. Or, il se trouve que l’entreprise Ă  l’origine de sa production, la plateforme de streaming Spicee, figure aussi – quelle heureuse coĂŻncidence ! – parmi la liste des bĂ©nĂ©ficiaires du Fonds Marianne, dont elle reçut la modeste somme de 70 000 euros.

 

Image extraite de « Infodemic : Comment le covid19 est devenu la machine à conspi », réalisé par Thomas Huchon et diffusé sur Spicee.

Spicee Educ

Toujours selon Check-News, cette subvention aurait servi à la création de « Spicee Educ », d’un modèle très similaire au projet « Sapio » avec des contenus à vocation « pédagogique » davantage centrés sur le thème du « complotisme » et de la désinformation. A la différence notable que les « ressources » présentées ici n’ont rien de productions originales : il s’agit, en majorité, de vidéos divisées en formats courts, dont une partie étaient produites bien avant 2021. Si certaines étaient disponibles en accès libre via d’autre médias (on y trouve, par exemple, la série « Oh My Fake » du quotidien 20minutes, « l’Escape News » présenté par Thomas Soto sur la chaîne France 4, ou encore la série « Mytho » pour laquelle une autre association bénéficiaire (Lumière sur Info) a reçu 50 000 euros) elles sont pour la plupart tirées de documentaires produits et diffusés par Spicee. Et là aussi, on peut dire que Rudy Reichstadt bénéficie d’une présence de choix. Parmi ces contenus, on retrouve le fameux Infodemic dans lequel le « complotologue » est co-exclusivement interviewé, découpé en 6 vidéos dans le parcours « Théorie du complot », 11 vidéos de « Covid19 : Fantasmes et mensonges » (formant l’essentiel du ce parcours), et 6 vidéos dans celui intitulé « Le cerveau : ami ou ennemi ? ».

Reichstadt semble ĂŞtre aussi le seul sujet filmĂ© de la sĂ©rie « Le petit dico des conspis » (du moins, d’après l’extrait que nous avait pu retrouver sur Youtube) intĂ©grĂ© dans le premier parcours (9 vidĂ©os) et le troisième baptisĂ© « Educations aux mĂ©dias » (8 vidĂ©os). Quant Ă  Thomas Huchon, il est tout simplement partout. Outre cette distribution d’Infodemic, ses autres rĂ©alisations Conspi Hunter : comment nous avons piĂ©gĂ© les complotistes, Conspi Hunter : spĂ©cial 11 septembre, Unfair Game, comment Trump a manipulĂ© l’AmĂ©rique, la Nouvelle fabrique de l’opinion, L’homme qui murmurait Ă  l’oreille de Trump et Scandale Cambridge Analytica, nouvelles rĂ©vĂ©lations – bref, autant dire l’intĂ©gralitĂ© de sa filmographie se retrouve sous forme dĂ©composĂ©e ou non (5). On y dĂ©couvre mĂŞme la capsule qu’il avait faite pour le mĂ©dia Konbini sur l’effet « Dunning-Kruger » par au moins deux fois. C’est dire si « Spicee Educ » ressemble tout simplement Ă  une plateforme promotionnelle pour le journaliste « ami » et contributeur de Conspiracy Watch. 

Notons au passage que, pour ce qui est de la pertinence de ces « ressources » en matière de lutte contre les fake-news, on repassera. Dans le cas de Infodemic, c’est près d’un quart du documentaire qui est consacré au sondage mené par la fondation Jean Jaurès (en partenariat avec Conspiracy Watch), censé montrer que l’idée que le virus Sars-Cov-2 a été fabriqué en laboratoire serait non seulement fausse mais surtout essentiellement partagée par des partisans de l’extrême-droite. Une sorte de minable déshonneur par association pour une hypothèse qui, comme on le sait, est désormais considérée comme la plus plausible par bon nombre de scientifiques et admise par l’OMS elle-même. Cette réfutation erronée, largement propagée par les « fact-checkeurs » avant de devoir faire volte-face dès 2021, se retrouve dans la séance 3 du programme « Covid, Fantasme et Mensonges » de Spicee Educ. Sous la partie intitulée « Les personnalités n’ont pas toujours raison ! », l’éducateur est invité à présenter aux élèves le cas suivant : « Le professeur Montagnier, prix Nobel de Médecine, affirme que le Covid19 a été fabriqué en laboratoire. Quelle peut-être la conséquence de cette affirmation sur le grand public ? Pourquoi ? ». L’idée est de montrer qu’il faut se méfier de la « crédibilité » que nous donnons à une personne de par son statut. Il y est également proposé un « atelier » pour montrer comment les « complotistes » utilisent une rhétorique opposant « un héros à la solution miracle » contre un « ennemi commun diabolisé au maximum ». À la lecture des trois exemples proposés (Pr Montagnier / Didier Raoult / Bill Gates), on se doute qui sont censés être des héros fantasmés et le pauvre ennemi « diabolisé »… Si la logique de « fabrication de l’ennemi » est légitime pour comprendre les discours fallacieux, les exemples choisis non sans hasard ont de quoi donner à ces « fiches » un caractère ironique. 

On résume. Rudy Reichstadt qui a déjà reçu 60 000 euros du Fonds Marianne pour le média qu’il a fondé, doublant au passage sa subvention annuelle du CIPDR, est particulièrement présent dans les contenus de 3 autres bénéficiaires : la Licra, AP2L et Spicee. Tandis que deux de ses plus proches collaborateurs, Tristan Mendès France et Thomas Huchon y illustrent pour chacun une contribution essentielle. Est-ce à dire que les acteurs de Conspiracy Watch auraient plusieurs fois bénéficié du Fonds Marianne, sous 4 relais différents ? Si on ne peut faire de conclusions hâtives en spéculant sur l’idée qu’ils en auraient tiré à chaque fois une rémunération, reste que cette « similarité » de contenus et d’experts interroge sur un rôle potentiellement influent dans le choix des projets sélectionnés. 

Un projet déjà financé ?

Mais au fait, quel Ă©tait ce fameux projet « RiPOST » pour lequel Conspiracy Watch a reçu cette subvention du fonds créé en l’honneur de Samuel Paty ? Et bien, il se trouve qu’il s’agissait d’un projet menĂ© en collaboration avec l’organisme « UE Disinfo Lab » qui date de juillet 2020, soit plus d’un an avant le terrible assassinat du professeur d’histoire gĂ©ographie et la crĂ©ation du fonds censĂ© lui rendre hommage. Cette subvention n’a donc absolument pas servi Ă  soutenir la crĂ©ation d’un nouveau projet qui justifierait son financement. Et surtout, il Ă©tait dĂ©jĂ  financĂ© par le CIPDR (donc l’Etat), en outre d’un partenariat avec Google et Bing (qui ne manque pas d’argent), ainsi que… l’Institute For Strategic Dialogue. Un autre bĂ©nĂ©ficiaire du Fonds Marianne qui semblerait avoir un rĂ´le particulièrement intriguant dans le choix des laurĂ©ats : c’est ce que nous verrons dans la dernière troisième et dernière partie de cette enquĂŞte Ă  suivre…

Auteur : Amélie Ismaïli.

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(1) Voir Ă  ce sujet, la debunking de Pierre Chaillot sur sa chaĂ®ne DĂ©coder l’eco : https://www.youtube.com/watch?v=G0OjIB2NeSU&t=98s

(2) La rumeur de collusion entre Donald Trump et le Kremlin dans l’Ă©lection amĂ©ricaine de 2016. Rumeur qui s’est avĂ©rĂ© infondĂ©e et fabriquĂ© par un faux dossier (« le dossier Steel »), dont le rapporteur sera inculpĂ© pour mensonges par la justice amĂ©ricaine.

(3) Dans le communiquĂ© sur l’Appel Ă  projets national 2021 « Fonds Marianne », y est stipulĂ© dans les « 1. Critères d’Ă©ligibilité » que « Cet appel Ă  projets a pour but de soutenir des actions en ligne, Ă  portĂ©e nationale, destinĂ©es aux jeunes de 12 Ă  25 ans exposĂ©s aux idĂ©ologies sĂ©paratistes qui fracturent la cohĂ©sion nationale et abiment la citoyennetĂ©. »

(4) Thread du compte « Mounotella » .

(5) Voir la rubrique « Documentaire à regarder en classe » sur Spicee Educ.

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Le « Fonds Marianne » a-t-il servi à financer des officines de propagande proches du pouvoir ?

Le « Fonds Marianne » a-t-il servi à financer des officines de propagande proches du pouvoir ?

PARTIE 1 : La promotion de Conspiracy Watch et de ses trois bĂ©nĂ©ficiaires par de l’argent public. 

Capture de l’Ă©mission #18 de « Les DĂ©conspirateurs », sur la chaĂ®ne Youtube de Conspiracy Watch.

Une subvention doublée

La Licra

Capture de la home-page sur le site internet de Sapio.

C’est bien plus que les « une ou deux vidĂ©os Â» que Monsieur Reichstadt dit avoir fait pour ce projet dans l’article de Check-News, une ultra-minimisation que les « fact-checkeurs Â» n’ont pas (ou plutĂ´t feint de ne pas) relever. En parcourant davantage le site, on retrouve Ă©galement l’importante contribution de Tristan Mendès France : l’autre « expert Â» de l’anti-conspirationnisme co-gĂ©rant du projet « RiPOST Â» ressort dans non moins de 29 rĂ©sultats de recherche, dont 8 vidĂ©os d’interviews. PrĂ©cisons cependant, en vertu d’une prĂ©sentation honnĂŞte des faits, que plusieurs « experts Â» parmi ces « contenus-ressources Â» ne semblent pas avoir de lien avec la fondation de Rudy Reichstadt. Mais outre qu’ils sont davantage lĂ©gitimes par leur statut de chercheur, le contenu du site nous montre une contribution bien moindre. Par exemple : plusieurs vidĂ©os font l’interview de Boris Adjemian, un docteur en histoire qui dirige la Bibliothèque NUBAR, mais seulement sur le thème du gĂ©nocide armĂ©nien. En comparaison, Tristan Mendès France, qui n’est docteur en rien, contribua Ă  tous les thèmes listĂ©s par la plateforme sauf celui du sport. Et contrairement Ă  Reichstadt, l’historien chercheur n’apparaĂ®t pas sur la page principale du site. Quoi qu’il en soit, le fait que « Sapio Â» participe Ă  la promotion des acteurs de Conspiracy Watch est d’une Ă©vidence grossière. Tellement grossière que Check-News – bien qu’en ayant soigneusement omis son ampleur – interrogea la Licra sur ce soupçon d’un double financement, laquelle rĂ©futa ne pas avoir « rĂ©munĂ©rĂ© l’expert Â». En admettant que cette rĂ©ponse soit honnĂŞte, une telle publicitĂ© auprès d’un public cible de professeurs et d’étudiants peut engendrer de bien des manières un potentiel bĂ©nĂ©fice indirect, dès lors qu’il s’agit de pseudos « experts Â» qui vivent d’appels aux dons, de services privĂ©s ou de la vente de livres. 

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AP2L et la série « Conspirations ? »

Et en matière d’œuvre promotionnelle pour Rudy Reichstadt et ses alliĂ©s, on peut dire que la sĂ©rie « Conspirations Â», pour laquelle l’agence de production AP2L a reçu 20 000 euros du Fonds Marianne, reprĂ©sente un bel exemple. Sur ces dix vidĂ©os diffusĂ©es par la chaĂ®ne LCP, la moitiĂ© est consacrĂ©e Ă  sa parole unique, tandis que la moitiĂ© restante est rĂ©servĂ©e Ă  celle d’un autre de ses plus proches collaborateurs connus, le journaliste Thomas Huchon.

Série « Conspirations ? » diffusée sur la chaîne LCP.

Il n’est d’ailleurs pas nouveau que les deux hommes s’associent autour de projets communs. Outre sa participation rĂ©gulière Ă  l’émission « les dĂ©conspirateurs Â», Thomas Huchon est notamment le rĂ©alisateur de « Infodemic: comment le covid19 est devenu la machine Ă  conspis Â», un documentaire de 29 minutes principalement composĂ© de l’entretien avec deux « experts Â» de l’anti-complotisme : GĂ©rald Bronner, et surtout, Rudy Reichstadt. Or, il se trouve que l’entreprise Ă  l’origine de sa production, la plateforme de streaming Spicee, figure aussi – quelle heureuse coĂŻncidence ! – parmi la liste des bĂ©nĂ©ficiaires du Fonds Marianne, dont elle reçut la modeste somme de 70 000 euros.

Image extraite de « Infodemic : Comment le covid19 est devenu la machine à conspi », réalisé par Thomas Huchon et diffusé sur Spicee.

Spicee Educ

Toujours selon Check-News, cette subvention aurait servi Ă  la crĂ©ation de « Spicee Educ Â», d’un modèle très similaire au projet « Sapio Â» avec des contenus Ă  vocation « pĂ©dagogique Â» davantage centrĂ©s sur le thème du « complotisme Â» et de la dĂ©sinformation. A la diffĂ©rence notable que les « ressources Â» prĂ©sentĂ©es ici n’ont rien de productions originales : il s’agit, en majoritĂ©, de vidĂ©os divisĂ©es en formats courts, dont une partie Ă©taient produites bien avant 2021. Si certaines Ă©taient disponibles en accès libre via d’autre mĂ©dias (on y trouve, par exemple, la sĂ©rie « Oh My Fake Â» du quotidien 20minutes, « l’Escape News Â» prĂ©sentĂ© par Thomas Soto sur la chaĂ®ne France 4, ou encore la sĂ©rie « Mytho Â» pour laquelle une autre association bĂ©nĂ©ficiaire (Lumière sur Info) a reçu 50 000 euros) elles sont pour la plupart tirĂ©es de documentaires produits et diffusĂ©s par Spicee. Et lĂ  aussi, on peut dire que Rudy Reichstadt bĂ©nĂ©ficie d’une prĂ©sence de choix. Parmi ces contenus, on retrouve le fameux Infodemic dans lequel le « complotologue Â» est co-exclusivement interviewĂ©, dĂ©coupĂ© en 6 vidĂ©os dans le parcours « ThĂ©orie du complot Â», 11 vidĂ©os de « Covid19 : Fantasmes et mensonges Â» (formant l’essentiel du ce parcours), et 6 vidĂ©os dans celui intitulĂ© « Le cerveau : ami ou ennemi ? Â».

Reichstadt semble ĂŞtre aussi le seul sujet filmĂ© de la sĂ©rie « Le petit dico des conspis Â» (du moins, d’après l’extrait que nous avait pu retrouver sur Youtube) intĂ©grĂ© dans le premier parcours (9 vidĂ©os) et le troisième baptisĂ© « Educations aux mĂ©dias Â» (8 vidĂ©os). Quant Ă  Thomas Huchon, il est tout simplement partout. Outre cette distribution d’Infodemic, ses autres rĂ©alisations Conspi Hunter : comment nous avons piĂ©gĂ© les complotistes, Conspi Hunter : spĂ©cial 11 septembre, Unfair Game, comment Trump a manipulĂ© l’AmĂ©rique, la Nouvelle fabrique de l’opinion, L’homme qui murmurait Ă  l’oreille de Trump et Scandale Cambridge Analytica, nouvelles rĂ©vĂ©lations – bref, autant dire l’intĂ©gralitĂ© de sa filmographie se retrouve sous forme dĂ©composĂ©e ou non (5). On y dĂ©couvre mĂŞme la capsule qu’il avait faite pour le mĂ©dia Konbini sur l’effet « Dunning-Kruger Â» par au moins deux fois. C’est dire si « Spicee Educ Â» ressemble tout simplement Ă  une plateforme promotionnelle pour le journaliste « ami Â» et contributeur de Conspiracy Watch. 

Notons au passage que, pour ce qui est de la pertinence de ces « ressources Â» en matière de lutte contre les fake-news, on repassera. Dans le cas de Infodemic, c’est près d’un quart du documentaire qui est consacrĂ© au sondage menĂ© par la fondation Jean Jaurès (en partenariat avec Conspiracy Watch), censĂ© montrer que l’idĂ©e que le virus Sars-Cov-2 a Ă©tĂ© fabriquĂ© en laboratoire serait non seulement fausse mais surtout essentiellement partagĂ©e par des partisans de l’extrĂŞme-droite. Une sorte de minable dĂ©shonneur par association pour une hypothèse qui, comme on le sait, est dĂ©sormais considĂ©rĂ©e comme la plus plausible par bon nombre de scientifiques et admise par l’OMS elle-mĂŞme. Cette rĂ©futation erronĂ©e, largement propagĂ©e par les « fact-checkeurs Â» avant de devoir faire volte-face dès 2021, se retrouve dans la sĂ©ance 3 du programme « Covid, Fantasme et Mensonges Â» de Spicee Educ. Sous la partie intitulĂ©e « Les personnalitĂ©s n’ont pas toujours raison ! Â», l’éducateur est invitĂ© Ă  prĂ©senter aux Ă©lèves le cas suivant : « Le professeur Montagnier, prix Nobel de MĂ©decine, affirme que le Covid19 a Ă©tĂ© fabriquĂ© en laboratoire. Quelle peut-ĂŞtre la consĂ©quence de cette affirmation sur le grand public ? Pourquoi ? Â». L’idĂ©e est de montrer qu’il faut se mĂ©fier de la « crĂ©dibilitĂ© Â» que nous donnons Ă  une personne de par son statut. Il y est Ă©galement proposĂ© un « atelier Â» pour montrer comment les « complotistes Â» utilisent une rhĂ©torique opposant « un hĂ©ros Ă  la solution miracle Â» contre un « ennemi commun diabolisĂ© au maximum Â». Ă€ la lecture des trois exemples proposĂ©s (Pr Montagnier / Didier Raoult / Bill Gates), on se doute qui sont censĂ©s ĂŞtre des hĂ©ros fantasmĂ©s et le pauvre ennemi « diabolisĂ© Â»â€¦ Si la logique de « fabrication de l’ennemi Â» est lĂ©gitime pour comprendre les discours fallacieux, les exemples choisis non sans hasard ont de quoi donner Ă  ces « fiches Â» un caractère ironique. 

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On rĂ©sume. Rudy Reichstadt qui a dĂ©jĂ  reçu 60 000 euros du Fonds Marianne pour le mĂ©dia qu’il a fondĂ©, doublant au passage sa subvention annuelle du CIPDR, est particulièrement prĂ©sent dans les contenus de 3 autres bĂ©nĂ©ficiaires : la Licra, AP2L et Spicee. Tandis que deux de ses plus proches collaborateurs, Tristan Mendès France et Thomas Huchon y illustrent pour chacun une contribution essentielle. Est-ce Ă  dire que les acteurs de Conspiracy Watch auraient plusieurs fois bĂ©nĂ©ficiĂ© du Fonds Marianne, sous 4 relais diffĂ©rents ? Si on ne peut faire de conclusions hâtives en spĂ©culant sur l’idĂ©e qu’ils en auraient tirĂ© Ă  chaque fois une rĂ©munĂ©ration, reste que cette « similaritĂ© Â» de contenus et d’experts interroge sur un rĂ´le potentiellement influent dans le choix des projets sĂ©lectionnĂ©s. 

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Un projet déjà financé ?

Mais au fait, quel Ă©tait ce fameux projet « RiPOST » pour lequel Conspiracy Watch a reçu cette subvention du fonds créé en l’honneur de Samuel Paty ? Et bien, il se trouve qu’il s’agissait d’un projet menĂ© en collaboration avec l’organisme « UE Disinfo Lab » qui date de juillet 2020, soit plus d’un an avant le terrible assassinat du professeur d’histoire gĂ©ographie et la crĂ©ation du fonds censĂ© lui rendre hommage. Cette subvention n’a donc absolument pas servi Ă  soutenir la crĂ©ation d’un nouveau projet qui justifierait son financement. Et surtout, il Ă©tait dĂ©jĂ  financĂ© par le CIPDR (donc l’Etat), en outre d’un partenariat avec Google et Bing (qui ne manque pas d’argent), ainsi que… l’Institute For Strategic Dialogue. Un autre bĂ©nĂ©ficiaire du Fonds Marianne qui semblerait avoir un rĂ´le particulièrement intriguant dans le choix des laurĂ©ats : c’est ce que nous verrons dans la dernière troisième et dernière partie de cette enquĂŞte Ă  suivre…

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Auteur : Amélie Ismaïli.

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(1) Voir Ă  ce sujet, la debunking de Pierre Chaillot sur sa chaĂ®ne DĂ©coder l’eco : https://www.youtube.com/watch?v=G0OjIB2NeSU&t=98s

(2) La rumeur de collusion entre Donald Trump et le Kremlin dans l’Ă©lection amĂ©ricaine de 2016. Rumeur qui s’est avĂ©rĂ© infondĂ©e et fabriquĂ© par un faux dossier (« le dossier Steel »), dont le rapporteur sera inculpĂ© pour mensonges par la justice amĂ©ricaine.

(3) Dans le communiquĂ© sur l’Appel Ă  projets national 2021 « Fonds Marianne », y est stipulĂ© dans les « 1. Critères d’Ă©ligibilité » que « Cet appel Ă  projets a pour but de soutenir des actions en ligne, Ă  portĂ©e nationale, destinĂ©es aux jeunes de 12 Ă  25 ans exposĂ©s aux idĂ©ologies sĂ©paratistes qui fracturent la cohĂ©sion nationale et abiment la citoyennetĂ©. »

(4) Thread du compte « Mounotella » .

(5) Voir la rubrique « Documentaire à regarder en classe » sur Spicee Educ.

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